Grève aux urgences: «Je n’en peux plus de voir nos aînés sur des brancards dans les couloirs…»

Bastia, le 21 novembre 2017. Des patients attendent sur des brancards dans le hall des urgences, faute de chambres disponibles. — PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP

  • Après une première manifestation, les urgentistes appellent à un nouveau rassemblement, ce mardi à Paris.
  • Leurs conditions de travail sont tellement dégradées que la santé des patients est en danger, selon eux.
  • «20 Minutes» a recueilli le témoignage d’Alexandre, Nada, Camille et Marina.

Alexandre était « fatigué » ce matin-là. « Les larmes au bord des yeux ». La faute à cette garde de nuit. Mais pas seulement. « J’ai eu honte de mes soins. Sur les douze heures, je n’ai pas pu prendre rien que dix secondes pour parler avec les patients, les rassurer… J’ai tellement honte… »

Infirmier dans l’Orne depuis trois ans seulement, Alexandre a prévu de se mettre en grève, lundi soir, comme beaucoup de ses collègues. Cinq jours après une première manifestation, un nouveau rassemblement du personnel hospitalier travaillant dans les services d’urgences est prévu, ce mardi à Paris, pour réclamer plus de moyens à Agnès Buzyn, son ministre de tutelle.

Plus de deux mois que leur mouvement dure. Faute d’être écoutés, les personnels soignants sont passés récemment à la manière forte. Après les soignants de Lariboisière, une partie du personnel de l’hôpital Saint-Antoine ne s’est pas présentée en début de service, dimanche soir, et s’est déclarée en arrêt maladie. « Épuisés par leurs conditions de travail », selon le collectif Inter-Urgences, à la pointe de ce conflit social qui assure que 95 services d’urgences sont concernés.

Aider les patients à faire leurs besoins dans un couloir

Nada est dans un de ces services. Elle fait part de sa détresse après seulement cinq mois de service comme aide-soignante à Lariboisière. La liste de ses malaises n’en finit plus : « Je ne suis pas d’accord avec le fait de se faire menacer, se faire harceler par les familles, voir les patients pleurer à force d’attendre, ne pas manger de 21h à 7h, voir un collègue se prendre une droite par un malade, ne pas avoir le temps d’aller aux toilettes faute d’effectifs. Et je n’en peux plus de voir nos aînés sur des brancards dans un couloir… »

Dans la bouche des personnels qui ont témoigné auprès de 20 Minutes, les brancards installés dans les couloirs reviennent systématiquement. Comment pourrait-il en être autrement ? « Dans mon service, nous avons neuf salles de soins et quinze brancards en permanence dans les couloirs, poursuit Alexandre. Quand on doit aider un patient de 90 ans à faire ses besoins dans le couloir à la vue de tout le monde, cela vous marque… »

Les urgentistes étaient mobilisés le 6 juin à Paris pour dénoncer leurs conditions de travail. Les urgentistes étaient mobilisés le 6 juin à Paris pour dénoncer leurs conditions de travail. – ISA HARSIN/SIPA

Le risque de voir des morts dans les salles d’attente

Car tous les soignants parlent aussi de leur vocation d’aider les autres. Et c’est pour cela que la plupart évoquent « les larmes qui coulent sur les joues » régulièrement. « Les brancards sont cassés, il n’y a pas assez de pieds à perfusion (on nous appelle Mac Gyver), pas assez de bassins quand ce n’est pas le lave bassins qui tombe en panne, pas assez de draps, pas assez d’oreillers. Avec tout ça, comment puis-je respecter la dignité des patients ?, interroge donc Camille, en poste à Angers (Maine-et-Loire).

Le problème, c’est que le nombre de patients pris en charge aux urgences est passé de 10 millions en 1996 à 21 millions en 2016. Face à la colère, Agnès Buzyn, la ministre de la Santé, a réclamé du temps. Assurant que le personnel médical ne devait pas « dévoyer ce qu’est un arrêt maladie », elle a promis une « stratégie d’ensemble » pour refonder le secteur. « La situation est tellement dégradée que nous ne pouvons pas attendre au risque de voir les morts se succéder dans les salles d’attente », l’a déjà mis en garde François Braun, le président de l’association Samu-Urgences de France.

D’autant plus que les personnels à bout expliquent que les seules conversations qu’ils arrivent à avoir entre eux portent sur… leur éventuelle reconversion. « Alors, je pose la seule question qui importe vraiment, résume Marina. Vers qui les patients vont-ils se tourner quand il n’y aura plus de personnel ? »

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