Fresnes : Des détenus jouent les sopranos et s’accordent un moment de liberté

« On inspire et on relâche les épaules. » La soprano Johanne Cassar détaille l’échauffement à une douzaine de jeunes hommes perchés sur des gradins. Sur l’estrade, en face, des instruments de musique, des percussions et un piano droit dont a pris possession Emmanuel Christien. L’auditorium, une grande salle rectangulaire aux hautes fenêtres obturées par de lourds rideaux noirs, n’est éclairé que par des néons fatigués et blafards, créant une lumière digne d’un centre pénitentiaire. Ce qui tombe bien puisqu’il s’agit de l’ancienne chapelle de la prison de  Fresnes (Val-de-Marne) et que les apprentis chanteurs sont aussi des détenus. « Maintenant, on fait trois « ch » courts et « un » ch long », demande Johanne Cassar.

C’est la soprano qui est à l’origine de ce projet intitulé Empreinte musicale. « J’ai déjà mené un projet similaire à la prison pour femmes de  Fleury-Mérogis, raconte-t-elle C’était une super expérience qu’on a voulu reconduire avec des hommes à Fresnes. » Ce projet atypique est donc porté par l’association Coloratura, dont la soprano est la directrice artistique, et par l’orchestre philharmonique de Radio France, qui dépêche à chaque session un musicien différent. Enfin, Empreinte musicale bénéficie du soutien de la  fondation Art explora et bien sûr de celui de l’administration pénitentiaire qui a la haute main sur les multiples autorisations nécessaires. Lancé en décembre dernier avec un trou d’air en janvier pour cause de Covid-19, le projet consiste en un atelier hebdomadaire d’environ deux heures avec pour objectif un concert à Fresnes le 5 avril et un enregistrement deux jours plus tard.

Et ce lundi après-midi, à 15 jours du concert, la répétition bat son plein. Sous l’autorité naturelle de Johanne, les apprentis chanteurs entonnent le fameux Va Pensiero de Giuseppe Verdi, accompagnés par Emmanuel au piano. « Oui je sais que ce n’est pas facile, car ce n’est pas votre langue », les encourage la soprano. Même si tout n’est pas parfait, le chœur prend forme et l’émotion se transmet progressivement. L’ambiance n’en reste pas moins détendue, avec pas mal de rigolades. « C’était un peu le bazar au début », concède Johanne. « Ils réagissaient à chaud, en direct, pendant qu’on jouait, alors qu’on a plus l’habitude que ce soit à la fin », ajoute Jérémie Maillard, violoncelliste à l’orchestre de Radio France et en charge d’organiser la venue des collègues. C’était aussi le but de ce projet : « Faire se rencontrer deux mondes qui ne se connaissaient pas du tout, la détention et la musique classique », précise la chanteuse.

« Soyez pro les gars »

Et c’est sûr que parmi les participants, bien peu avaient été au contact de la musique classique. « Avant de venir ici, je ne connaissais pas du tout », témoigne Walid, amateur de musiques urbaines et grand fan de Jul. « Je n’écoute jamais de musique classique », confirme A., bonnet noir vissé sur la tête. La plupart des jeunes hommes présents ont atterri là car ils ont écrit aux services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP) pour participer aux activités culturelles, sans savoir exactement de quoi il en retournait.

Jérémie Maillard au violoncelle et Emmanuel Christien, au piano.
Jérémie Maillard au violoncelle et Emmanuel Christien, au piano. – G. Novello

« C’était drôle, c’était une découverte », confirme A., tandis que Max, grand bonhomme à la dent en or, avoue avoir été « choqué » : « On a pas l’habitude mais c’était marrant ». « Quand je suis arrivé, je me suis demandé ce que je foutais là, enchérit Walid. J’étais sceptique. En plus moi, j’ai la voix cassée, mais je suis venu une deuxième fois et ça s’est enchaîné. » Au point de devenir un des leaders vocaux du groupe et de mettre de l’ordre quand celui-ci se dissipe. « Soyez pro les gars », réclame-t-il quand les chanteurs en formation montent sur scène, avant de les inciter à se mettre debout plutôt qu’assis.

« On sent une évolution au fur et à mesure des ateliers, l’ouverture à la musique classique se fait progressivement, note Johanne. Par exemple, A. faisait partie des plus retors au début, mais maintenant il connaît tous les textes par cœur et ferme les yeux quand il chante. » « J’ai la même approche avec eux qu’avec ceux à qui j’enseigne en conservatoire », explique Jérémie qui chercher avant tout à « intéresser les détenus ». Et ça marche puisque les jeunes l’interrogent sur son violoncelle puis lui demandent de se déplacer pour mieux l’écouter : « On peut vous entendre jouer ? Nous, on ne vous a pas entendu. »

Sortir du quotidien carcéral

Mais, Jérémie espère que ces ateliers puissent apporter aux détenus autre chose que le simple apprentissage du chant : « Le challenge, c’est aussi de leur montrer que la sensibilité, c’est un plus alors même que le monde de la prison est réputé dur. J’ai moi-même cherché ma liberté avec la musique et j’ai envie de partager ça avec ceux qui en sont privés. » Cet atelier est aussi une respiration pour les détenus. « Ça fait partie des rares portes de sorties, concède Camille du SPIP. Avec cet atelier, ils sont ensemble, pas ou peu surveillé, c’est un espace où l’intime a encore sa place. » « C’est un moment hors de la cellule, assez joyeux, on a l’impression d’être dans une situation normale », complète Emmanuel.

« Je voulais sortir de ma cellule », explique A. qui participait déjà à l’activité théâtre. Même écho du côté de Djibril et de Karim. Ce dernier n’en peut plus de « rester enfermé 22 heures/24 dans moins de 9 m²». «Il n’y a pas de douche, pas de frigo, des punaises de lit », dénonce-t-il et assure que « sans ces activités, on deviendrait fou ». Selon l’observatoire international des prisons, la densité carcérale atteignait au 1er janvier 135,6 % chez les hommes à Fresnes. Malgré cela, Max se concentre sur le chant et « espère assurer sa place » pour le concert. Walid lui est confiant : « On ne va pas se ridiculiser en vrai. »