Féminicides : « Il y a souvent un acharnement du meurtrier sur le corps de sa victime »

Il y a Géraldine, tuée de deux balles de fusil devant sa fille de 10 ans. Razia, dont le corps a été criblé de 19 coups de couteau en pleine rue. Seloua rouée de coups de poing et qui ne survivra pas. Leur point commun ? Leur meurtrier n’est autre que leur compagnon ou ex-compagnon. Ces seize dernières années, en France, 2.228 femmes ont, comme elles, été tuées par leur (ex)-conjoint. Dans Nos Absentes, à l’origine des féminicides*, qui paraît ce vendredi, Laurène Daycard est allée à la rencontre des proches des victimes, de celles qui ont survécu, mais également des auteurs de violences pour tenter de comprendre ce qui est à l’œuvre dans ces crimes qui dépassent les simples « faits divers ». Un essai aussi engagé qu’intime pour montrer le caractère systémique de ces violences. Rencontre.

Ces seize dernières années, plus de 2.200 femmes ont été tuées par leur compagnon ou ex-compagnon en France. Des crimes, qui contrairement à une idée qui a longtemps circulé, ne relèvent en rien de l’amour ou de la passion…

Oui, ces expressions « crime passionnel », « drame de la passion » n’ont aucun sens. Comment peut-on associer l’idée de tuer quelqu’un à une forme d’amour ? Ce sont plutôt des crimes de possession. Dans de nombreux cas, la rupture – ou tout du moins la volonté de prendre sa liberté et de s’émanciper – agit comme un déclencheur du passage à l’acte. Ça renvoie à ce qu’on attend de l’autre dans une situation de couple. Toutes ces histoires, ce sont celles d’hommes, qui parfois ne se considéraient même pas comme auteurs de violences conjugales, et qui, un jour, vont s’arroger un droit de vie et de mort sur la femme qu’ils sont supposés aimer.

Vous expliquez dans votre livre que de nombreux féminicides sont des « sur-meurtres ». Qu’entendez-vous par là ?

J’ai remarqué qu’il y a souvent un acharnement du meurtrier sur le corps de sa victime. C’est par exemple l’histoire de Razia : elle a été tuée à Besançon, en pleine rue, de 19 coups de couteau par son ex-mari. Ce n’est pas seulement une mise à mort, ça se rattache à la notion de genre et au fait que c’est un crime contre le corps des femmes. C’est d’ailleurs l’origine même du concept de féminicide : le meurtre d’une femme par un homme pour un motif misogyne, pas uniquement dans la sphère privée. En France, ce terme a été popularisé en 2019 quand il a été élu « mot de l’année » par le Petit Robert mais c’est en réalité un concept anglo-saxon qui est né dans les années 70. Il a ensuite été beaucoup développé par des penseuses sud-américaines, notamment une, Marcela Lagarde, qui a amené la notion d’impunité. A ses yeux, le féminicide est un crime d’Etat, car cela renvoie à tout ce qui n’a pas été fait pour protéger ces femmes : les autorités qui faillissent dans leur rôle de protection, mais également le climat de banalisation des violences sexistes qu’on laisse s’installer.

Les féminicides ne concernent donc pas uniquement la sphère privée ?

Non, même si en France le terme est surtout utilisé sous cette acception. Cela vient également des chiffres. En 2019, la moitié des femmes tuées en France l’ont été dans un contexte conjugal. A titre de comparaison, cela représente 3,5 % des hommes.

Vous avez passé un mois à Arras, à suivre un stage de responsabilisation pour auteur de violences conjugales. A vous lire, on a le sentiment que tous ces hommes sont enfermés dans une forme de déni…

Le terrain des violences conjugales est parsemé de multiples aberrations et l’une des plus frappantes est l’inversion du sentiment de culpabilité : les victimes vont se culpabiliser pour ce qu’elles subissent – c’est ce qui explique, du moins partiellement, le faible taux de plainte – et les auteurs ont tendance à se victimiser et à se murer dans une forme de déni. Ils vont refuser leur entière responsabilité, à moins qu’il y ait un travail, qui peut parfois prendre des années, pour comprendre ce qui s’est joué dans le passage à l’acte violent. Ces hommes vont, par exemple, affirmer avoir été poussé à bout ou que leur compagne se comportait mal. Parfois, ils renversent totalement la situation. A son procès, le meurtrier de Razia, qui l’a donc tuée de 19 coups de couteau, a affirmé que c’était elle qui était porteuse de l’arme. C’est faux, c’est factuel. Il a tenu ce discours alors que leurs enfants assistaient au procès.

Quel regard portez-vous sur l’affaire du député LFI Adrien Quatennens, condamné à quatre mois de prison avec sursis pour des violences commises à l’encontre de son ex-compagne ? Son discours vous a-t-il évoqué ceux que vous avez entendus lors des stages de responsabilisation ?

Je ne crois pas qu’il ait été condamné à un de ces stages de responsabilisation, en tout cas, je n’ai vu nulle part cette information. Les mots qu’il emploie, notamment dans son entretien à la Voix du Nord sont effectivement assez symptomatiques d’un auteur de violences conjugales au sortir de sa condamnation : il reconnaît une claque, mais ne dit jamais nulle part clairement qu’il est auteur de violences conjugales, alors qu’il a été condamné pour cela. Il évoque des « SMS amoureux » pour quelque chose qui pourrait s’apparenter à une forme de harcèlement sur fond de rupture. Il assure que ce n’est pas une « histoire de violences conjugales », mais celle « d’un couple qui n’arrive plus à se comprendre ». Cette phrase, j’ai entendu quasiment la même au stage de responsabilisation. La psychologue en charge des séances avait aussitôt répliqué que la justice ne s’occupe pas des problèmes de couple mais des affaires dans lesquelles il y a une plainte et que c’est grave.

Dans votre livre, vous décrivez les violences conjugales comme quelque chose d’insidieux. De nombreuses victimes ignorent qu’elles le sont ou mettent des années à s’en rendre compte…

On a souvent tendance à associer les violences conjugales aux violences physiques. C’est très réducteur et cela peut donc être dangereux quand cela isole d’autres victimes. Les violences conjugales s’inscrivent dans un contexte bien plus large de domination. Un chercheur américain, Evan Stark, a développé le concept de contrôle coercitif. Il prend pour image une cage dans laquelle seraient enfermées les victimes. Chaque barreau serait un aspect des violences conjugales : physique, stratégie d’intimidation ou d’isolement, contrôle économique ou de la vie quotidienne…

Au cours de mon enquête, j’ai, par exemple, rencontré plusieurs femmes de milieux sociaux très privilégiés qui m’ont raconté avoir mis longtemps à se reconnaître comme victime malgré le sentiment de peur dans lequel elle vivait. L’une d’elles habitait dans un hôtel particulier. Elle m’a raconté que son mari coupait le gaz lorsqu’il partait en déplacement l’obligeant, elle et ses enfants à vivre dans une maison glaciale. Elle était obligée de faire chauffer de l’eau à la bouilloire pour les laver. Paradoxalement, il lui offrait régulièrement des habits ou des bijoux car il y avait un besoin de représentation. Un jour, il a tué leur chien sous ses yeux car il avait tenté de s’enfuir. Elle a pris cela comme une menace : « Voilà ce qui se passera si tu t’échappes ». Il n’y a pas forcément besoin de lever la main sur une femme pour la briser. Ce que j’essaye de montrer dans ce livre, c’est ce continuum de violences : le meurtre, c’est ce qui arrive tout au bout, lorsqu’on banalise ces comportements.

Sur la question du déni, difficile de ne pas faire le lien avec une scène de viol que vous racontez avoir subi lorsque vous étiez étudiante. Vous n’employez, pourtant, pas le mot viol dans vos pages. Pourquoi ?

Oui, il s’agit d’un viol mais je n’ai, de toute évidence, pas ressenti le besoin d’écrire ce mot pour parler de ma propre expérience. Je l’ai écrit de la façon dont j’ai eu envie de la raconter, sans jamais avoir aucun doute sur la manière dont ce vécu va être interprété par les lectrices et les lecteurs. J’ai partagé ce souvenir parce que je sais qu’il va parler à d’autres, y compris dans la manière choisie pour le raconter.

A la lecture de votre ouvrage, on a le sentiment que les femmes qui ont tenté de dénoncer les violences ont été abandonnées par la police et la justice. Un rapport de 2019 de l’inspection générale de la justice révèle que 82 % des plaintes ou mains courantes déposées par des victimes de féminicides conjugaux n’ont pas abouti.

De trop nombreuses fois, les plaintes n’ont pas entraîné de réponses des autorités. C’est, par exemple, le cas de Géraldine Sohier qui a été tuée en 2016 par arme à feu. Quelques semaines auparavant, elle avait fait un signalement à la gendarmerie, ses enfants avaient évoqué ces armes mais rien n’a été fait et elle sera tuée avec l’une d’elles. Dans le cas de Razia, il y a eu sept plaintes, six de sa part, la dernière de son avocate. Au début, l’affaire a été très bien traitée, elle a été mise à l’abri mais c’est aléatoire. C’est un courrier de la Sécurité sociale qui a révélé à son ex-mari où elle s’était réfugiée avec ses enfants. Il les a à nouveau harcelés. Selon le réseau Solidarité Femmes, quand elle s’est rendue au commissariat pour le signaler, on lui a répondu que c’était « juste un père qui voulait voir ses enfants ». Elle était pourtant sous ordonnance de protection.

Votre enquête débute en 2016. Depuis, il y a eu le mouvement MeToo, le Grenelle des violences faites aux femmes. Avez-vous constaté une évolution dans la prise en charge des victimes ?

Bien sûr, quand j’ai commencé à travailler sur les féminicides, en 2016, les plupart des gens ne savaient même pas ce que c’était ! Il y a aujourd’hui une prise de conscience générale malgré de multiples lacunes. Les budgets alloués à la formation et la prise en charge des victimes ont augmenté. Le Grenelle a permis de prendre en compte une problématique centrale, celle de la récidive. Un homme auteur fait souvent plusieurs victimes et une condamnation n’enraye pas forcément le passage à l’acte. Au contraire, elle entraîne parfois un sentiment de victimation. Le Grenelle a débouché sur la création d’une trentaine de centres de prise en charge des auteurs de violences conjugales. Mais quand on parle de progrès, il ne faut pas oublier que la prise en compte des violences conjugales en France est très récente. Le premier rapport statistique sur les morts violentes au sein du couple date de 2006 : avant cette date, on ne pouvait pas savoir quelle était la proportion d’hommes et de femmes morts au sein du couple.

Vous n’êtes pas tendre non plus avec la presse…

Effectivement, pendant longtemps des journalistes se sont permis de faire de l’humour au sujet de ces violences, voire de ces meurtres. Quand j’ai commencé mon travail, on pouvait régulièrement lire dans la presse des titres du genre : « Elle peine sur les mots croisés, il l’électrifie », « Elle énervait son compagnon, il la tue et la met dans une poubelle »… Cela participe au processus de déshumanisation qui est à l’œuvre dans les violences conjugales. En 2016, la journaliste Sophie Gourion a ouvert une page web – « Les mots tuent » – pour recenser tous ces titres. Les choses ont changé, l’association Prenons la Une a fait une charte sur le traitement de ces meurtres. Il y a eu une prise de conscience médiatique mais il reste encore quelques ratés. Par exemple, à 20 Minutes, vous avez publié le 6 janvier un article : « Elle refuse de lui préparer une omelette, il la frappe avec un aspirateur ». Comment peut-on encore faire cela en 2023 ? [Cette brève a effectivement été publiée sous ce titre et ce dernier a rapidement été modifié. Elle a été dépubliée de tous nos réseaux. ]