Famille : « Etre maman célibataire, cela ne signifie pas être seule », témoigne Johanna Luyssen

« De fille mère, je suis devenue la mère d’une fille ». Dans Si je veux : Mère célibataire par choix*, qui vient de paraître en librairie, la journaliste Johanna Luyssen explique son cheminement vers la maternité en solo. Car au moment où elle s’est sentie prête à accueillir un bébé, elle n’avait pas d’homme dans sa vie. Un ouvrage utile qui donne à voir les a priori pesant sur les mères célibataires et leur combat pour réussir à imposer leur choix. Ce témoignage résonne d’autant plus après l’ouverture depuis quelques mois de la Procréation médicalement assistée  (PMA) aux couples de lesbiennes et aux femmes célibataires. 20 Minutes a rencontré l’autrice, entre deux biberons.

Votre ouvrage met l’accent sur la dévalorisation des célibataires dans notre société. Vous écrivez d’ailleurs : « Etre seul, c’est donc n’être rien ». Comment expliquez-vous que l’on en soit encore là, alors que 21 % des Français de plus de 25 ans sont célibataires dans notre pays ?

La société véhicule toujours l’idée qu’il faut « s’encoupler » à la trentaine, quitte à faire de mauvais choix motivés par l’urgence. Comme si le célibat n’était qu’un épouvantail absolu, un état transitoire avant l’accomplissement que procurerait la vie à deux. Or, on est parfois très seul en couple. Et l’on peut avoir une vie très pleine en étant célibataire, y compris sexuellement. On n’est pas une planche pourrie qui va crever toute seule.

Vous décrivez votre expérience des applis de rencontre de manière assez drôle. Malgré leurs écueils, est-ce possible de s’en passer aujourd’hui ?

Avant le Covid-19, c’était possible. Mais les relations sociales sont devenues compliquées depuis la crise sanitaire, ce qui a renforcé le recours aux applis de rencontres. Or, elles sont pourvoyeuses d’immenses illusions. C’est une sorte de course de hamsters perpétuelle : on rencontre quelqu’un, ça ne marche pas, on recommence… On reste enfermé dans un rôle et dans notre milieu social. Et on est usé de devoir répéter les mêmes phrases à des inconnus. Sans compter le fait qu’être considérée comme une Milf (Mother I’d like to fuck) par des hommes de 25 ans n’est pas très valorisant.

Votre livre montre bien la difficulté à concilier une carrière avec un projet de maternité, ce qui aboutit souvent à différer le moment de devenir mère. Quelles sont les solutions selon vous pour éviter cela ?

Ça fait 39 ans que je suis sur Terre et que je me suis battue pour être journaliste, pour obtenir en CDI, pour ne pas dépendre de quelqu’un. Je trouve ça injuste que l’on soit venu me dire à 35 ans que j’étais en retard pour avoir un enfant, que j’avais fait le choix égoïste de privilégier ma carrière lors de mes premières années de vie professionnelle. Alors que c’est tout sauf égoïste d’attendre le bon moment pour avoir un enfant. Si j’étais devenue mère à la vingtaine, cela n’aurait pas été rendre service à mon enfant, car je n’étais pas prête. Pour changer la donne, il est nécessaire que les entreprises ne placardisent plus les femmes à leur retour de congé maternité, qu’elles luttent contre les temps partiels subis, qu’elles allongent le congé paternité au-delà de ce que prévoit la loi…

La pression exercée sur les femmes concernant leur horloge biologique est énorme. Quels effets psychologiques cela a-t-il sur elles ?

Cette idée qu’il existe une date de péremption pour elles est d’une grande violence. Si elles ne sont pas mères à 35 ans, les femmes éprouvent une forme de culpabilité. A la place de cette course contre la montre, je pense qu’il serait plus utile d’inciter les femmes à effectuer un bilan de fertilité à cet âge-là pour savoir où elles en sont.

Pourquoi certains voient-ils le désir d’être mère lorsqu’on est célibataire comme un caprice ?

La société avance bien plus vite que les politiques, les religieux et les représentations culturelles. Des familles monoparentales ou des types de parentalités dites « alternatives » qui ne sont pas dans les clous de la famille nucléaire classique, pullulent. La société les accepte, mais les réticences sont ailleurs. Si l’on observe les représentations culturelles de la famille, le schéma patriarcal promeut le couple et la famille nucléaire. Or, les familles différentes de ce modèle existent et ne sont pas illégitimes. Les lois sont aussi plus lentes que la société à reconnaître d’autres modèles familiaux, comme on a pu le constater avec celle sur le mariage pour tous ou celle ouvrant la PMA à toutes les femmes. Par ailleurs, personne ne demande à un couple hétérosexuel de justifier son choix d’avoir un enfant, alors que l’on sait que certains parents seront défaillants.

Quelles sont les autres critiques récurrentes faites aux mères célibataires ?

Il n’est pas rare d’entendre qu’il est indispensable pour un enfant d’avoir une figure paternelle. Que la femme voulant élever un enfant seule fait preuve d’égoïsme. Or, selon moi, le plus important est de lui apporter une sécurité affective. Et un enfant peut se construire avec plein d’autres figures masculines que celle de son père. Dans ma vie, mes amis occupent une place plus importante que si j’étais en couple. C’est ma famille élargie et ma fille bénéficiera de plein de tuteurs différents. Etre maman célibataire, cela ne signifie pas être seule.

Il y a très peu de modèles de femmes épanouies professionnellement et mères célibataires. Comment faire évoluer les représentations ?

Il y a bien Angela dans Madame est servie. Une wonder woman qui est cheffe d’entreprise et élève seule son fils. Mais les modèles sont assez rares ! On dépeint souvent les mères solos comme des victimes, avec un peu de pitié. Alors que nous sommes très organisées et très efficaces.

La congélation des ovocytes va-t-elle devenir une pratique de plus en plus courante chez les jeunes générations ?

Ce ne sera pas une pratique majoritaire. Mais plus certaines femmes vont y avoir recours, plus elles vont donner l’idée à d’autres de les imiter.

Selon vous, que faut-il dire à son enfant sur l’histoire de sa conception ?

Il y a quelques années, je voulais avoir recours à un don de sperme pour avoir un enfant, ce qui n’a finalement pas été le cas. Si j’avais procédé ainsi, j’aurais choisi un donneur non anonyme afin d’assurer une forme de transparence à mon enfant. Car le secret sur les origines peut être obsédant. Et dans le cas de ma fille, je lui parlerai de son père biologique.

Comment parvenez-vous à porter seule la charge mentale de la famille ?

J’ai des moments de fatigue, comme tous les parents. Parfois, j’ai des doutes quand il faut prendre une décision importante pour mon enfant. Mais dans ces cas-là, je demande l’avis de ma mère ou d’un ami. Mon entourage a identifié que j’avais besoin d’aide et m’épaule souvent. Ce qui n’est pas le cas pour certaines femmes en couple qui ne sont jamais aidées alors que leur conjoint ne fait rien à la maison. Et comme beaucoup de mères célibataires, je suis à l’aise financièrement que nombre de mes amis. Car même si nous touchons l’allocation parent isolé, des APL et que nous bénéficions d’un avantage fiscal, le prix des logements dans les grandes villes reste un gros point noir. Il faudrait pouvoir réserver un quota de logements sociaux aux parents solos.

La loi ouvrant la PMA pour toutes va-t-elle faire évoluer les mentalités concernant la définition de la famille ?

Oui, car cette loi légitime le fait qu’il existe des manières très variées de faire famille. Et des couples de lesbiennes ou des femmes célibataires qui n’avaient pas forcément les moyens d’aller à l’étranger pour avoir recours à la PMA, vont pouvoir y accéder. Le fait que la Sécu rembourse leurs frais de santé, cela veut dire symboliquement que le pays reconnaît leur famille.