Exposition : A Beaubourg, les petits papiers des grandes chansons de Gainsbourg

« Laissez parler les p’tits papiers », avait écrit Serge Gainsbourg dans la chanson popularisée par Régine. L’occasion nous est donnée d’écouter ce qu’ils ont à nous dire. Des dizaines de manuscrits, tapuscrits, articles de journaux et autres curiosités – comme ces pages de livres arrachées pour conserver les dédicaces de leur auteur – sont réunis à la Bibliothèque publique d’information (Bpi) du Centre Pompidou à Paris. Ils composent l’exposition Serge Gainsbourg, le mot exact, qui aborde l’œuvre de l’artiste par le versant littéraire. Gratuite et ouverte jusqu’au 8 mai, elle permet de reconstituer les sources d’inspiration et le processus d’écriture de celui qui a créé quelque 550 chansons entre 1954 et 1990.

« Il est touchant de voir son rapport au papier, à l’encre, aux livres », confie à 20 Minutes Anatole Maggiar, co-commissaire de l’exposition. Au début de la visite, plusieurs ouvrages venus de la bibliothèque de l’artiste attendent les curieux. « Il y a ceux qui ont marqué son enfance, comme les Contes d’Andersen, et tout un pan de littérature classique, comme Adolphe de Benjamin Constant, qui comptait énormément pour lui, ou A rebours de Huysmans », poursuit notre guide. Au côté d’un recueil de poèmes de Rimbaud ou du Joueur d’échecs de Zweig, on trouve des œuvres plus surprenantes, comme Dits de Francis Picabia. On apprend ainsi qu’il était féru de dadaïsme et de surréalisme.

Cadavres exquis et césures

On (re) découvre aussi que la lecture de Lolita de Vladimir Nabokov a été « un véritable choc » pour l’artiste. Il rêvait d’adapter en chanson le poème du roman. « Mais les droits étaient bloqués par la production du film de Stanley Kubrick, explique Anatole Maggiar, co-commissaire de l’exposition. Alors il a dû jouer avec les paraphrases et ça a donné Jane B. »

La partie du parcours consacrée à « la méthode Gainsbourg », est la plus intéressante. « Chez lui, c’est le phonème [la sonorité] qui est le plus important. Il fait des associations de mots, cela lui donne un thème et cela débouche sur un poème, avance Anatole Maggiar. Il y a cette idée du collage, du cadavre exquis, empruntée au mouvement surréaliste qui lui était cher. Il cherche le mot qui claque, la rime complexe, s’amuse avec les césures comme dans Comment te dire adieu. » Les paroles de cette chanson apparaissent sur l’un des murs pour bien faire comprendre ce procédé consistant à rejeter la fin d’un mot au début du vers suivant :  « Sous aucun prétex…/…te, je ne veux/avoir de réflex…/…es malheureux… » Une licence poétique imparable pour assurer des rimes en « ex ».

« Rien ne se perd pour Gainsbourg, tout se récupère »

Les feuilles A4, certaines couvertes d’encre, d’autres laissées aux trois quarts vierges, témoignent de la recherche des rimes entre deux ratures. Pour Aux enfants de la chance, par exemple, l’artiste avait songé à « aucun sens », « danse », « intenses », « en avance » et « mes réminiscences » qu’il n’a finalement pas retenues dans le texte final.

Ces deux manuscrits, l'un lié à "Ford Mustang" (à gauche), l'autre à "L'anamour" (à droite), reflètent le processus créatif de Serge Gainsbourg.
Ces deux manuscrits, l’un lié à « Ford Mustang » (à gauche), l’autre à « L’anamour » (à droite), reflètent le processus créatif de Serge Gainsbourg. – Maison Gainsbourg

Il est amusant aussi de se pencher sur les listes de titres que Serge Gainsbourg a envisagés, en 1981, pour les albums studios respectifs d’Alain Chamfort et Catherine Deneuve. Celui du premier, finalement intitulé Amour année zéro, aurait pu s’appeler « Dormir, une chance de rêver », « Fille de paille », « Malaise en Malaisie » ou « Souviens toi de m’oublier »… qui est devenu le titre de l’album de la seconde.

Pour l’actrice, Gainsbourg avait aussi songé à « Lingerie fine, nouveautés », « Les peluches de Chiara », « Jolie laide », « Alice hélas » ou « Jet Society » qui avait aussi été proposé à Chamfort. « Rien ne se perd pour Gainsbourg, tout se récupère. Le matériau jeté à terre n’est jamais balayé », justifie Anatole Maggiar.

Parfois, c’est la culture collective qui recycle. L’exposition s’achève en évoquant les créations gainsburgiennes tombées dans le langage courant telles que « No Comment » ou « Je t’aime… moi non plus », qui a inspiré plusieurs titres d’articles de journaux. Autant de Unes que Serge Gainsbourg n’avait pas hésité à ajouter à sa collection de « petits papiers ».