France

Euthanasie : un médecin radié explique avoir provoqué la mort de patients

La proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir a été adoptée en deuxième lecture le 25 février à l’Assemblée nationale et doit encore être votée au Sénat. Didier Peillon, ancien médecin en réanimation, a publié en septembre 2025 un ouvrage intitulé Ces malades que nous aidons à mourir, où il explique avoir provoqué la mort de patients en fin de vie, ce qui lui a valu d’être radié fin février par l’Ordre des médecins.


C’est une « affaire » qui s’inscrit pleinement dans l’actualité. Alors que la proposition de loi concernant le droit à l’aide à mourir a été adoptée en deuxième lecture le 25 février à l’Assemblée nationale et doit encore passer au Sénat, de nombreux médecins n’ont pas attendu cette législation pour soulager les patients en fin de vie. C’est le cas de Didier Peillon, ancien médecin en réanimation, aux urgences et en médecine polyvalente, qui a publié en septembre 2025 Ces malades que nous aidons à mourir (City éditions).

Dans son ouvrage, il admet avoir provoqué, en toute conscience, la mort de patients en fin de vie. Ce livre lui a valu d’être suspendu puis radié fin février par l’Ordre des médecins. « C’est sur mon écrit anonymisé que se base la décision de radiation. Il n’y a eu aucune enquête sur mes pratiques, aucune audition de soignants avec qui j’ai travaillé, ni aucune plainte », déplore-t-il.

Une « aide » qui recouvre différents cas

Il peut s’agir de « votre grand-père ou grand-mère de 90 ans, qui est en Ehpad, qui ne reconnaît personne, qui est grabataire, qu’on nourrit à petite cuillère » et qui arrive à l’hôpital dans un état qui se dégrade. « On ne va pas l’envoyer en réanimation, on va décider d’une limitation thérapeutique et donc provoquer son décès », décrit le médecin. Une décision que « personne ne discute ».

Certains cas sont particulièrement marquants. À l’instar de ce « patient en train de se noyer dans son sang, dans une situation d’épouvante, dans un contexte de cancer ORL », se souvient Didier Peillon. « On a pris la décision, en toute urgence, de l’endormir très rapidement, parce que c’était insoutenable. On provoque un décès pour éviter au patient une agonie qui aurait duré dix minutes, une demi-heure ou une heure. »

« Arrêter l’hypocrisie »

À chaque fois que lui et ses collègues ont pris la décision de provoquer la mort de patients, « l’objectif n’est pas de tuer un malade mais de mettre fin à une situation inhumaine, épouvantable, insoutenable. Parfois, on n’a pas d’autre moyen que d’endormir les gens qui sont dans un état extrêmement fragile et précaire et, en effet, de provoquer leur décès ».

Le médecin appelle à « arrêter l’hypocrisie ». La loi du 2 février 2016 interdit aux médecins de « provoquer délibérément la mort » mais prévoit la possibilité d’une « sédation profonde et continue […] jusqu’au décès ». Concrètement, « on endort le malade et on arrête de l’hydrater, explicite Didier Peillon. Je suis désolé, mais on provoque le décès en faisant ça ».

Une loi en décalage avec la réalité des soignants

La loi interdit notamment toute décision de limitation thérapeutique sans avoir respecté la procédure collégiale, c’est-à-dire en tenant une réunion avec divers membres du personnel soignant et les proches du patient. « Il suffit de mettre une tête dans un service d’urgence pour comprendre que c’est totalement utopique quand vous êtes dans un contexte d’urgence », insiste-t-il.

D’autant que la loi « nous interdit toute décision en urgence, comme si ça n’existait pas », créant ainsi « un vide juridique ». Une question que ne réglera d’ailleurs pas la loi actuellement débattue au Parlement, qui « ne prend pas en compte le problème des décisions d’urgence et laisse de fait pas mal de gens sur le côté ». Le médecin salue malgré tout « un énorme pas pour notre pays », pointant le « retard colossal » de la France sur la fin de vie.

Car si ces décisions sont évidentes pour les médecins, elles le sont souvent tout autant pour les proches des malades. Didier Peillon raconte, dans son livre, un autre cas qui l’a marqué : après avoir réanimé un jeune homme chez lui à la suite d’un arrêt cardiaque, le médecin a appris que son patient était atteint d’un cancer en phase terminale, et qu’il venait de rentrer de l’hôpital pour mourir chez lui. Face à ce « dramatique malentendu » et sentant « une prière implicite, presque une supplication [de ses proches] que nous respections le souhait ultime du malade de mourir chez lui », l’équipe médicale a finalement décidé de débrancher le respirateur. Le malade est mort peu après d’un nouvel arrêt cardiaque.

Une radiation surprise

Le témoignage de Didier Peillon lui aura donc valu une radiation de l’Ordre des médecins, la sanction la plus sévère qui est habituellement « réservée aux faits divers », souligne le soignant. Cette décision a d’ailleurs été « une grande surprise » pour le médecin, qu’il juge « hyper brutale ». « Je savais que je prenais des risques, mais je pensais que cela susciterait un débat, une discussion, voire une polémique, mais il n’y en a pas eu, et je suis triste de cette approche que je trouve très rigide », insiste-t-il.

Le médecin a fait appel de sa radiation. Il pourrait également être poursuivi pour les actes qu’il décrit dans son livre, d’autant qu’un signalement a été effectué par l’Ordre des médecins au procureur. Mais Didier Peillon n’est pas « démesurément inquiet » au regard de la jurisprudence, la justice n’ayant que très rarement poursuivi des soignants ayant mis fin à la vie d’un patient. « Je ne regrette absolument pas », clame-t-il tout de même. « C’est un sujet qui me tient à cœur, donc je ne lâche rien et je continue à défendre mes idées et mes convictions. »