Européennes 2.0: «Il sert à cibler les indécis, les abstentionnistes»… Pourquoi les partis politiques misent tous sur le «big data»

Illustration du big data. — Camelia.boban / Wikimedia Commons

  • Alors que le taux d’abstention aux européennes devrait encore osciller entre 55 et 60 %, le recours au « big data » électoral apparaît comme un outil indispensable pour mobiliser les électeurs.
  • Le recours au « big data » permet de cibler les électeurs indécis, démobilisés ou ceux qui ne votent pas. Tous les partis politiques y ont aujourd’hui recours.
  • « Cet outil, déjà mis à contribution par les candidats lors de la présidentielle 2017, est une nouvelle arme dans la course aux voix des citoyens », explique Anaïs Théviot, maîtresse de conférences à l’Université catholique de l’Ouest.

Il ne reste plus que quelques jours avant les élections européennes, quelques jours pour convaincre ou faire changer d’avis un maximum d’électeurs. Alors que le taux d’abstention devrait encore osciller entre 55 et 60%*, les candidats et leurs équipes de campagne recherchent plus que jamais à cibler les « bonnes » personnes, celles qui hésitent encore à aller voter ou qui sont encore indécises. Et pour y arriver, ils n’hésitent plus aujourd’hui à s’appuyer sur le « big data ». « Cet outil, déjà mis à contribution par les candidats lors de la présidentielle de 2017, est une nouvelle arme dans la course aux voix des citoyens », explique Anaïs Theviot, maîtresse de conférences à l’Université catholique de l’Ouest.

« Les « big data » sont devenus un impératif, tous les partis politiques sans exception y ont recours », ajoute la chercheuse spécialisée dans le militantisme en ligne, qui vient de sortir en librairie Big data électoral. Dis-moi qui tu es, je te dirai pour qui voter**. Qu’est-ce que change le recours au «big data» dans la manière de faire campagne pour les européennes ? Comment sont collectées les données, quels outils les partis politiques utilisent-ils ? Anaïs Théviot décrypte pour 20 Minutes les principaux enjeux du « big data » électoral et explique comment cet outil est aujourd’hui devenu indispensable.

En quoi consiste le « big data » électoral ? Qu’a-t-il changé dans la manière de faire campagne ?

Le « big data » électoral a toujours existé, il se faisait avant de manière artisanale, par le porte à porte, par voie postale ou via les formulaires à remplir en fin de meeting. Ce qui a changé aujourd’hui, c’est qu’on est passé à une sorte d’industrialisation de la récolte des données. L’utilisation des données de masse lui a donné une nouvelle dimension. Avec les progrès de la technique, on peut collecter les infos massivement, de manière automatique. Plus besoin de fichiers excel, les algorithmes font tout. On peut ainsi « qualifier » ces données [profession, localité dans laquelle vous résidez…], et les croiser ensemble. Cela va notamment permettre d’envoyer des publicités ciblées, ou d’inviter un éventuel électeur à une réunion d’information qui se déroule à proximité de chez lui. L’idée, pour les partis politiques, c’est de cibler, et de communiquer de manière pertinente avec de potentiels électeurs.

Voit-on apparaître de nouvelles formes de militantisme ?

L’usage du « big data » a fait évoluer les pratiques, et on le voit très bien durant la campagne pour les européennes. Les candidats et les équipes de campagne ciblent davantage certaines villes, certains quartiers. Les militants sont « téléguidés », on va leur dire dans quelle zone aller tracter, dans quelle zone aller faire du porte à porte… C’est une manière de militer beaucoup plus orchestrée par les équipes de campagne. Tout se fait désormais de manière rationnelle, dans l’idée d’accroître l’efficacité. Avec le « big data », on est vraiment dans le ciblage, l’optimisation, et la rationalisation de la campagne électorale [par exemple, on ne va pas perdre de temps avec des abstentionnistes d’un autre bord politique]. C’est quelque chose qui, au départ, a été difficilement accepté par les militants eux-mêmes. Ça a été mis en avant lors de la présidentielle de 2012 comme l’une des stratégies qui a fait gagner François Hollande. Le candidat socialiste avait fait appel à l’époque à Liegey Muller Pons, un cabinet qui met à disposition une plateforme « tout en un » de gestion et d’analyse de données massives. Du coup, c’est rentré dans l’idée que le « big data » était indispensable, que c’était un outil efficace pour gagner.

« Quand on écoute leur discours, ils disent qu’on peut gagner 1 à 2 points dans le résultat final »

Quels sont les partis politiques qui ont le plus recours au « big data » ?

Chaque parti politique cherche à cibler les abstentionnistes qui pourraient devenir de potentiels électeurs, car c’est souvent ça qui peut faire la différence lors du scrutin. Vu que l’abstention croît à chaque élection, et que pour les européennes, elle s’annonce très très forte, l’enjeu est crucial. Tous les partis politiques s’y sont donc mis. Tous les candidats s’accordent à dire qu’on ne peut plus faire l’impasse sur cet outil. Certains partis le mettent fièrement en avant, comme un gage de modernité, à l’image de la France insoumise. Jean-Luc Mélenchon en a beaucoup parlé au moment de l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle en 2017, affirmant qu’il utilisait le même logiciel que Bernie Sanders aux USA. LREM et ses « marcheurs » s’y sont mis aussi, dès 2016. Les militants du parti reproduisent d’ailleurs, pour les européennes, la Grande marche qu’ils avaient mise en place pour la présidentielle de 2017 [300.000 logements avaient été visités en trois mois dans des quartiers ciblés, pour enquêter sur les problématiques des Français]. D’autres partis, en revanche, sont plus discrets. Je pense notamment aux Républicains. LR s’adresse à un électorat traditionnel, et ne souhaite pas braquer ses électeurs en communiquant sur le fichage et la récolte de données personnelles.

Le « big data » est aussi très utilisé par l’extrême droite et les partis populistes…

L’extrême droite s’est toujours beaucoup servi des avancées du numérique, et elle l’a fait très tôt, largement avant les autres. En France, le Rassemblement national [ex-Front national] est le premier parti à avoir mis en place un site Internet de campagne dans les années 90, c’est aussi le premier parti à avoir créé une réalité virtuelle durant sa campagne… Ils ont tout de suite compris que les avancées technologiques et le numérique leur permettaient de communiquer directement avec les citoyens sans passer par l’intermédiaire des journalistes. Et aujourd’hui, le recours au « big data » leur permet toujours de s’adresser à des citoyens, mais cette fois des citoyens « choisis », ciblés. Ils savent très bien se servir de ces outils-là. Ils sont aussi très présents en termes de « trolling » pour essayer de décrédibiliser la présence en ligne de leurs adversaires politiques.

Quels outils les partis politiques utilisent-ils ? En quoi consiste ces plateformes de gestion et d’analyse des données massives ?

L’une des plateformes les plus connues, NationBuilder, a été utilisée dans de très nombreuses campagnes électorales depuis celle de Barack Obama en 2008 [Jean-Luc Mélenchon, Donald Trump l’ont notamment utilisée…] Cette plateforme américaine a recours à un logiciel « tout en un » qui permet de gérer ensemble un site Web, un outil de dons en ligne et surtout, une base de contacts. Soit l’application au champ politique de ce qu’on appelle, dans le jargon du Web, les systèmes de « gestion de contenu » et de « gestion de la relation client ». De nombreuses entreprises spécialisées en « big data » électoral se sont ensuite créées en France dans la perspective de l’élection présidentielle 2017. Liegey Muller Pons avec son « logiciel 50+1 » ou encore DigitaleBox ont aujourd’hui mis au point de nouveaux outils permettant aux candidats de mieux cibler les électeurs appelés aux urnes. Pour légitimer leurs offres, ces travailleurs de la donnée ont développé des argumentaires pour justifier « scientifiquement » l’efficacité de leurs dispositifs. Quand on écoute leur discours, ils disent que potentiellement, on peut gagner 1 à 2 points dans le résultat final d’une élection, ce qui n’est pas négligeable quand le scrutin s’annonce serré.

*Les indices de participation calculés par les différents instituts de sondages varient entre 40 et 45 %.

**Big data électoral. Dis-moi qui tu es, je te dirai pour qui voter, aux Editions Le Bord de l’Eau.

Election américaine: «Big data», l’arme secrète d’Obama

Culture

Présidentielle: Le big data met un coup (de vieux) aux sondages

1 partage