Euro : 20 ans après sa mise en circulation, quels enjeux pour la monnaie unique ?

Vendredi à minuit, on ne fêtera pas seulement le passage à 2022, après une année 2021 particulièrement éprouvante. Au siège de la Banque Centrale Européenne à Francfort, on célébrera aussi les 20 ans de l’euro, illuminations du bâtiment à la clé. La monnaie unique s’est imposée en Europe et dans le monde, gagnant un statut de monnaie de référence, régulièrement visible et identifiée dans les films et séries américaines par exemple. Pari gagné ? Pour son vingtième anniversaire, l’euro pourrait connaître deux évolutions majeures : la refonte du design de ses billets et la mise en place de l’
euro numérique, une sorte de cryptomonnaie gérée par le BCE. Deux projets aux enjeux majeurs pour l’économie européenne. Alors, 20 ans après, c’est quoi la suite pour l’euro ? 20 Minutes fait le point avec deux économistes.

Partir du bilan

Pour mieux comprendre les défis à relever par l’euro dans les années à venir, il faut d’abord tirer un rapide bilan. Pour de nombreux économistes, il est plutôt positif. « C’est une monnaie sur laquelle on ne reviendra pas, même ceux qui voulaient en sortir en sont revenus », tranche Stéphanie Villiers, économiste spécialiste de la zone euro. S’il y a indéniablement un côté « pratique à circuler librement dans 19 pays sans changer de monnaie », l’attachement des Européens est aussi à noter. Dans les sondages réalisés par la BCE, l’euro est toujours considéré comme « une bonne chose » par au moins 66 % des personnes interrogées en 2011 et par 78 % en 2021.

De plus, « l’euro a plutôt bien traversé les crises », remarque Jacques Le Cacheux, y compris celle des dettes souveraines de la Grèce ou de l’Italie « sans perdre de pays », alors que certains pays étaient prêts à faire débarquer les Grecs de force. Le professeur d’économie à l’université de Pau souligne aussi « la grande stabilité monétaire, avec une inflation plus basse que les décennies précédentes ». Et ça tombe bien, le contrôle de l’inflation était la mission première de la BCE. L’euro, une vraie réussite alors ?

Le match avec le dollar

Il y a quand même une case qui n’est pas cochée : la concurrence avec le dollar dans les échanges internationaux. Si l’euro pèse « entre un tiers et un quart des échanges », selon Jacques Le Cacheux, « le dollar a conservé sa position dominante dans tous les compartiments ». Le taux de change a d’ailleurs peu évolué. Sans compter l’émergence d’un acteur imprévu : la Chine. Relégué au troisième rang, l’euro ne peut qu’être spectateur d’un dollar « monnaie internationale », dans laquelle tout le monde a confiance. Au point que « le reste du monde est prêt à soutenir les Etats-Unis », avance Stéphanie Villiers, malgré son déclin.

Alors, qu’a-t-il manqué aux Européens pour plier le game ? Pour la spécialiste de la zone euro, le péché originel est dans la City. A Londres, où se sont installées les puissances financières européennes « pour convaincre le Royaume-Uni d’intégrer l’euro ». C’est finalement le « scénario du pire » qui s’est déroulé, avec un développement de la City ne profitant pas aux Européens puis le Brexit. Conséquence, « les grandes places financières européennes comme Paris, Francfort ou Milan sont loin derrière Londres, et encore plus loin de New York », regrette Jacques Le Cacheux.

Grandir peut attendre

« Personne ne croit à la capacité de l’euro à concurrencer le dollar », acte Stéphanie Villiers. Elle souhaite néanmoins voir un euro toujours plus « ambitieux ». Mais pour les deux économistes interrogés par 20 Minutes, cela ne passera pas tout de suite par l’inclusion d’un vingtième membre (ça serait quand même un joli symbole) dans la zone euro. D’abord, parce que les pays candidats « n’ont pas forcément envie », pointe Jacques Le Cacheux. C’est le cas de la Pologne et de la Hongrie, dirigées par des eurosceptiques, mais aussi de la Suède, très contente de sa couronne.

Surtout, « il faut respecter certains critères », rappelle Stéphanie Villiers, et toutes les économies de l’Est de l’Europe ne sont pas prêtes. La monnaie est déjà déséquilibrée, entre les pays qui en ont profité d’un euro sous-évalué (Allemagne, Pays-Bas) pour maximiser leurs exportations, et ceux qui ont souffert du changement de monnaie, comme l’Italie, « fortement exportatrice avant mais qui ne peut plus dévaluer » pour booster ses ventes. Néanmoins, la BCE a intégré la Bulgarie et la Croatie au processus de création des nouveaux billets. Signe avant-coureur de leur intégration dans la zone euro ?

Plus beau et plus numérique

Après 20 ans de bons et loyaux services, les billets calqués sur des styles architecturaux vont en effet passer la main. Officiellement pour avoir des billets « auxquels les Européens puissent s’identifier et qu’ils soient fiers d’utiliser », communique la BCE. Officieusement « pour lutter contre la fausse monnaie, comme tous les systèmes monétaires », sourit Jacques Le Cacheux. Le professeur souligne que le processus pourrait prendre du temps, car il avait déjà été difficile de se mettre d’accord à 11. Mais ce n’est pas la seule nouvelle forme d’euro qui est dans les cartons.

Prévu pour l’été 2021, le lancement de l’euro numérique a été retardé, crise économique et sanitaire oblige. L’enjeu technologique, à savoir se positionner sur un créneau en plein essor et réservé pour le moment aux cryptomonnaies privées (Bitcoin, etc.) se double pour le professeur d’économie d’une « reprise en main sur les banques commerciales des paiements ». Si on va jusqu’au bout de l’idée, vous pourriez demain fermer votre compte en banque pour lui préférer la BCE, après tout émettrice de la monnaie, et un peu de cash.

Le principal défi de l’euro est toutefois à plus court terme : assurer la sortie de crise, pendant laquelle la planche à billets s’est emballée pour soutenir l’effort, sans faire exploser l’inflation. « La BCE a dépassé son mandat et s’est emparée de la survie de la zone euro » juge Stéphanie Villiers. Pour revenir au cap des 2 % d’inflation, sa règle d’or brisée ces derniers mois, elle doit donc arrêter d’acheter de la dette et mettre en place une politique budgétaire plus restrictive, estime Jacques Le Cacheux. D’un autre côté, la Commission européenne a, pour la première fois, emprunté en son nom propre pour financer les plans de relance, relève Stéphanie Villiers. De quoi avancer enfin sur une politique budgétaire commune ? Cette ambition-là reste une pure fiction pour l’économiste, alors que l’euro n’est même pas un sujet de la campagne présidentielle.