Etude Pisa : Pourquoi la France n’arrive-t-elle pas à réduire ses inégalités scolaires ?

Des élèves de terminale en 2016 à La Réunion. — RICHARD BOUHET / AFP

  • L’étude Pisa de l’OCDE mesure les performances de 600.000 élèves de 15 ans dans 79 pays. Dont 6.000 en France.
  • L’édition de cette année montre que la France demeure l’un des pays où l’origine sociale pèse le plus dans la performance des élèves.
  • Une question de formation des profs, de manques de moyens affectés aux établissements les plus en difficulté, mais aussi de climat scolaire…

Elève moyenne, qui ne progresse pas. Voilà le bulletin de notes adressé ce mardi à la France par l’étude Pisa de l’OCDE, qui mesure les performances de 600.000 élèves de 15 ans dans 79 pays. Cette année, le domaine majeur étudié était la compréhension de l’écrit. Et avec ses 493 points, « la France se classe entre la 15e et la 20e place des pays de l’OCDE, alors que la moyenne est à 487 points », annonce Pauline Givord, analyste à l’OCDE.

Mais alors qu’elle était déjà la championne des inégalités lors de la précédente étude Pisa en 2016, la France n’a pas progressé sur ce point. « Les inégalités demeurent à un niveau très élevé : la France compte 10 % d’élèves très performants en compréhension de l’écrit* et 20 % de jeunes en difficulté. Avec de très forts écarts en fonction de l’origine sociale (107 points). Car parmi les élèves en difficulté, ceux des milieux défavorisés sont 5 fois plus nombreux que leurs camarades favorisés. Et parmi les élèves très performants, 20 % sont issus de milieux favorisés, contre 2 % d’origine sociale défavorisée », explique Pauline Givord. Et si on la compare avec d’autres pays sur ce point, la France est dans le groupe des pays les plus inégalitaires avec la Hongrie et le Luxembourg.

Il n’y a pas eu de choc Pisa en France

L’aura de l’étude Pisa est telle à travers le monde que certains pays, à l’instar de l’Allemagne en 2000, ont connu un choc Pisa et se sont améliorés. Et si l’on regarde Pisa 2019, le Portugal, le Royaume-Uni, la Pologne, l’Irlande, l’Estonie ont bien progressé : « Dans ces pays-là, des politiques éducatives ont été mises en place depuis une quinzaine d’années, explique Eric Charbonnier, analyste à l’OCDE. On a réfléchi sur les programmes scolaires, sur le métier d’enseignant, sur l’affectation des ressources dans les établissements défavorisés… En Pologne, par exemple, dans les années 2000, on a décidé de créer un collège unique où l’on a mis tous les élèves ensemble et on a revu les programmes. Il semblerait que cela ait permis une amélioration de la performance ».

Mais force est de constater que la France n’a pas connu un tel déclic. « Notre système n’a pas assez agi sur certains leviers pour réduire les inégalités, à savoir mieux former les enseignants, investir dans les premiers niveaux d’éducation », estime Eric Charbonnier. La France est prisonnière de son style pédagogique, qui est centré sur les erreurs des élèves. Et l’école française a une tradition sélective. Pisa montre que les élèves les plus faibles scolairement sont regroupés dans les mêmes établissements. Et cette concentration les affaiblit, car cela crée chez eux une perte de confiance », décrypte le sociologue spécialiste des inégalités François Dubet. D’ailleurs, Pisa montre que la confiance en eux des élèves français n’est pas optimale, puisqu’ils expriment un faible sentiment d’auto-efficacité et une plus grande peur de l’échec que la moyenne des pays de l’OCDE.

« L’offre scolaire n’est pas équitable en France »

Autre explication, selon le sociologue : « L’offre scolaire n’est pas équitable en France, car 87 % des profs des lycées favorisés sont certifiés ou agrégés, contre 58 % dans les lycées défavorisés. Et le turnover dans les établissements de l’éducation prioritaire est très important, ce qui nuit à la continuité pédagogique ». De plus, la France est l’un des pays où les élèves expliquent percevoir le moins de soutien de la part de leurs enseignants : moins de deux élèves sur cinq déclarent que leur professeur leur indique souvent comment améliorer leurs résultats (contre un élève sur deux en moyenne dans les pays de l’OCDE). « Les enseignants sont très bien formés sur leurs disciplines, mais par rapport à ceux qu’autres pays, ils ne le sont pas assez sur les aspects pédagogiques de gestion de classe et de l’hétérogénéité des élèves. Ils n’ont pas les outils nécessaires pour soutenir les élèves », affirme Pauline Givord.

Le climat scolaire semble jouer sur les résultats de nos élèves. « Il y a un problème de discipline, car un élève sur deux déclare être gêné presque à chaque leçon en raison du bruit. Une proportion plus élevée que dans les pays de l’OCDE qui nuit à la qualité des apprentissages. Et 40 % des élèves disent que les cours mettent trop longtemps à démarrer », relève Eric Charbonnier.

Réformer la formation des profs, un impératif

Mais bonne nouvelle : la lutte contre les inégalités scolaires n’est pas une fatalité. Et la France semble emprunter un meilleur chemin ces dernières années, selon Eric Charbonnier : « Les deux derniers gouvernements ont pris conscience de l’importance de lutter contre. Des mesures prises comme la priorité faite à l’école primaire, le dédoublement des CP et CE1 en REP, sont de bonnes mesures. Mais il faut une dizaine d’années pour en sentir les effets », explique-t-il. Et selon lui, les efforts doivent être poursuivis : « Il faut affecter les ressources en priorité sur les établissements défavorisés », insiste-t-il. François Dubet est du même avis : « Il est nécessaire de développer l’autonomie des établissements, les recrutements d’enseignants à profils et les incitations (primes, logements de fonction), ce qui permettrait d’attirer des enseignants dans les établissements défavorisés et de stabiliser les effectifs ».

Les deux experts du monde éducatif se rejoignent aussi sur l’importance de booster la formation initiale et continue des profs : « Il faudrait une vraie réforme de la formation, qui permet aux enseignants d’être mieux armés en gestion de classe et pour gérer la diversité des élèves », souligne Eric Charbonnier. Enfin, pour améliorer spécifiquement les performances des élèves en compréhension de l’écrit, il est aussi urgent de les reconnecter avec le plaisir de la lecture : « En 2009, 61 % d’entre eux disaient lire par plaisir, ils ne sont plus que 55 % à l’affirmer. Certains établissements ont mis en place le quart d’heure de lecture obligatoire. Il faut développer ce type d’initiatives », recommande Eric Charbonnier. Reste à savoir ce qu’annoncera le ministre de l’Education ce mardi pour répondre aux constats de Pisa…

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* Les élèves sont jugés très performants en compréhension de l’écrit lorsqu’ils sont capables de comprendre de longs textes, de traiter des concepts abstraits et d’établir des distinctions entre les faits et les opinions en fonction d’indices implicites.

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