États-Unis : Jerome Powell de la Fed dit « stop » à Trump
Jerome Powell a été nommé à la tête de la banque centrale américaine (Fed) en 2018. Depuis le début du second mandat de Donald Trump, il est la première personne à mettre un « stop » aux actions du milliardaire contre la Fed.
Dans les cercles économiques, Jerome Powell est souvent considéré comme une personnalité consensuelle, au point d’avoir reçu le surnom de « Mr Ordinaire » lors de sa nomination à la tête de la Réserve fédérale américaine (Fed). Pourtant, rien ne semblait le prédisposer à devenir le défenseur de la démocratie aux États-Unis. Face aux attaques de Donald Trump, il a cependant choisi de sortir de sa réserve pour défendre, tant lui-même qu’une certaine conception de l’indépendance institutionnelle. Cela ne s’est pas fait par un classique communiqué de presse, mais par une vidéo diffusée sur le compte X de la banque centrale, qui a déjà été vue plus de 100 millions de fois.
Dans cette vidéo, il dénonce les pressions exercées par Donald Trump contre la Fed, une institution censée être indépendante aux États-Unis. Jerome Powell est actuellement sous investigation pour des soupçons de mensonge au Congrès, de gestion défaillante ou d’abus de fonds publics concernant les rénovations du siège de la Réserve fédérale.
« Ce sont des prétextes », affirme-t-il dans la vidéo. « La menace de poursuites pénales est une conséquence du fait que la Fed fixe les taux d’intérêt selon notre meilleure évaluation de l’intérêt public, plutôt que de suivre les préférences du président. »
Cette intervention marque un tournant, car c’est la première fois depuis le début du second mandat de Donald Trump qu’un responsable d’une institution fédérale indépendante ose contrer ouvertement ses actions. Selon Bastien Drut, expert en marchés économiques chez CPR Asset Management, il s’agit également d’une première pour un président de la Fed qui s’attaque directement à un président en exercice. Donald Trump a en effet orchestré des attaques contre la Fed d’une ampleur inédite dans l’histoire des États-Unis.
Historiquement, entre 1970 et 1978, Arthur F. Burns, alors président de la Fed, avait obéi presque aveuglément aux directives de Richard Nixon, ce qui avait engendré une inflation considérable et un traumatisme national. Depuis, l’indépendance de la banque centrale américaine vis-à-vis de la Maison-Blanche avait été largement reconnue. « Même lorsque des présidents n’étaient pas d’accord avec la Fed, cela se disait de manière très polie et rare », souligne Gilles Moëc, chef économiste du Groupe AXA. Cependant, cette indépendance est maintenant remise en question par Donald Trump, qui s’attaque à Jerome Powell sur un désaccord majeur concernant les taux d’intérêt.
Pour Trump, les taux d’intérêt de la Fed doivent être maintenus au plus bas afin d’encourager sa politique économique. Il estime qu’une explosion de productivité liée à l’intelligence artificielle pourrait engendrer une forte croissance sans inflation. Dans ce contexte, il pense que des investissements massifs nécessitent des taux d’intérêt très bas.
De son côté, Jerome Powell adopte une approche plus mesurée en raison de craintes concernant l’impact des droits de douane sur les prix et l’augmentation des salaires dans un marché de l’emploi déjà tendu à cause de la politique anti-immigration du président. « La banque centrale américaine doit gérer à la fois l’inflation et le plein emploi, ce qui nécessite une approche prudente », explique Bastien Drut. Bien que la Fed ait déjà réduit les taux trois fois, cela ne satisfait pas l’impatience du président républicain.
« Jerome Powell a toujours fait preuve de pragmatisme », note Gilles Moëc. Contrairement à ses prédécesseurs comme Alan Greenspan, Powell n’est pas un économiste de renom, mais un juriste de formation. Nommé en 2018, il a déjà fait face à des crises comme celle du Covid-19 ou à la montée de l’inflation. Cette résilience lui vaut une certaine popularité avec 44 % d’opinions favorables, un score respectable dans un pays aussi divisé.
Ce qui le sépare de Donald Trump n’est pas seulement d’ordre politique. « Jerome Powell est républicain », rappelle Bastien Drut. « Trump ne tolère simplement pas la résistance. » Gilles Moëc précise que dès le départ, Trump n’avait pas d’affection particulière pour Powell. Ce dernier était considéré comme un « choix par défaut », et non comme un homme de confiance. Lorsqu’il l’a nommé, Trump se trouvait dans une position de vulnérabilité et ne connaissait pas encore parfaitement le système.
« Il a pensé qu’il fallait un technocrate républicain de Washington pour satisfaire le parti, et Jerome Powell était alors le choix idéal. »
La cohabitation lors de ce premier mandat s’est déjà révélée difficile, Trump s’interrogeant même en 2019 sur qui était le plus grand ennemi de l’Amérique, Xi Jinping ou Jerome Powell. Les attaques n’ont cessé, culminant avec une mise en demeure et la réponse vidéo de Powell.
Même si l’issue de ce conflit reste incertaine, Jerome Powell quittera ses fonctions au plus tard en mai 2026, à la fin de son mandat. Pour Trump, qui est connu pour son impatience, il est étonnant de l’attaquer alors qu’il aurait pu simplement attendre. « Il veut envoyer un message aux suivants », analyse Gilles Moëc. « L’idée, c’est qu’il peut s’en prendre à quiconque ne suivrait pas ses ordres. »
Jerome Powell ne cherche donc pas à influencer Donald Trump, mais plutôt à défendre les institutions américaines et républicaines, comme en témoigne le soutien qu’il a reçu de banques centrales du monde entier. Alors que le sénateur républicain Tillis a déclaré qu’il s’opposerait à la confirmation de tout candidat à la Fed tant que la situation juridique de Powell ne serait pas clarifiée, des garde-fous semblent déjà se mettre en place.
À l’issue de son mandat en mai 2026, Jerome Powell aura un bilan qui correspond à son surnom de Mr Ordinaire : « Il n’aura pas révolutionné l’économie mais aura géré de manière robuste, surtout en temps de crises », conclut l’expert. Mais il aura peut-être réussi à préserver l’indépendance de la Fed, ce qui n’est pas anodin.

