Épidémies : Pourquoi le virus Marburg garde une part de mystère plus de 50 ans après son apparition

Cet été, un habitant du village de Temessadou M’Boket, en Guinée, est tombé malade. Atteint de fièvre, de maux de têtes et d’hémorragies, il est décédé le 5 août. Les analyses ont révélé qu’il avait été victime du virus Marbourg, un virus de la famille des Filovirus, à laquelle appartient également le virus Ebola.

C’était la première fois que ce virus était détecté dans ce pays d’Afrique de l’Ouest : jusqu’ici, les rares cas diagnostiqués l’avaient été plus à l’est du continent (en République démocratique du Congo, en Ouganda et au Kenya notamment) ou dans le Sud (Afrique du Sud).

Si le suivi de plus de 155 personnes contacts n’a pas mis en évidence d’autre cas suspect, la vigilance reste de mise. Où en est la situation, et pourquoi la surveillance des virus de cette famille est-elle si importante ?

Un virus responsable de graves fièvres hémorragiques

L’histoire médicale du virus Marburg commence étonnamment en Europe, comme l’indique son nom : ce virus a été découvert pour la première fois en 1967, simultanément en Allemagne, dans la ville de Marburg ainsi qu’à Francfort, et en Yougoslavie (aujourd’hui Serbie), à Belgrade. Des employés de laboratoires sont tombés malades après avoir été en contact avec des singes verts provenant d’Ouganda, ou avec leurs tissus (notamment dans le cadre de la préparation de cultures de cellules). Trente et une personnes ont été infectées et ont développé des fièvres hémorragiques. Les malades étaient dans un premier temps les personnels des laboratoires, puis l’infection s’est propagée aux membres du personnel médical qui avaient soigné les premiers patients, ainsi qu’à leurs familles. On a déploré à l’époque sept victimes.

La ville de Marburg, en Allemagne, où furent contaminées plusieurs dizaines d’employés de laboratoire en 1967 © Shutterstock (via The Conversation)

Après cette première flambée, le Marburg n’est réapparu qu’en 1975, lorsqu’un voyageur, probablement exposé au Zimbabwe, est tombé malade à Johannesburg, en Afrique du Sud. Le virus y a été transmis à son compagnon de voyage ainsi qu’à une infirmière. Depuis, quelques cas sporadiques d’infection par ce virus ont été détectés. Il a également été responsable de deux grandes épidémies en République démocratique du Congo en 1999, où il a infecté 154 personnes et fait 128 victimes, ainsi qu’en Angola en 2005, où il a tué 227 personnes sur 252 infections recensées.

On sait aujourd’hui que le virus Marburg est un virus à ARN qui appartient à une famille de virus appelée Filovirus (Filoviridae). Jusqu’à présent, trois genres de cette famille de virus ont été identifiés : Cuevavirus, Marbourgvirus et Ebolavirus (dont on connaît six espèces, dont quatre provoquent des maladies chez l’être humain). Les Filovirus peuvent provoquer une fièvre hémorragique grave chez les primates, dont l’être humain (ainsi que chez le porc dans le cas de la souche Ebola Reston).

Une fièvre hémorragique rare, mais grave

La maladie à virus Marburg se traduit par une fièvre hémorragique qui touche à la fois les humains et les primates non humains (les singes verts à l’origine de la flambée européenne étaient peut-être en phase d’incubation lorsqu’ils ont été importés).

Après une période d’incubation de 2 à 21 jours, l’apparition des symptômes est soudaine et marquée par de la fièvre, des frissons, des céphalées et des myalgies. Vers le cinquième jour après l’apparition des symptômes, une éruption de boutons, plus marquée sur le tronc (poitrine, dos, ventre), peut apparaître. Le malade peut ressentir des douleurs thoraciques, un mal de gorge, des douleurs abdominales, et être pris de nausées, de vomissements ou des diarrhées. Les symptômes s’aggravent à mesure que le temps passe. La dégradation de l’état du patient passe généralement par une jaunisse, une inflammation du pancréas, une perte de poids importante, un délire, un choc, une insuffisance hépatique, une hémorragie massive et un dysfonctionnement de plusieurs organes.

Sa létalité a varié en fonction des épidémies : selon l’OMS, elle se situe entre 24 % et 88 %. Elle dépend beaucoup de la qualité de la prise en charge des patients et des infrastructures disponibles, ainsi que de l’inoculum viral (la quantité de particules virales) au moment de la transmission. L’une des difficultés est que le diagnostic clinique de la maladie du virus de Marburg peut s’avérer compliqué : de nombreux signes et symptômes sont similaires à ceux d’autres maladies infectieuses comme le paludisme ou la fièvre typhoïde, ou encore d’autres fièvres hémorragiques virales qui peuvent être endémiques dans la région (comme la fièvre de Lassa ou Ebola).

Il n’existe pas de traitement spécifique pour la maladie du virus de Marburg, ni préventif ni curatif. La seule solution est de procurer aux malades un traitement hospitalier de soutien, qui comprend l’équilibrage de leurs liquides et électrolytes, le maintien de l’état d’oxygénation et de la pression artérielle, le remplacement du sang perdu et des facteurs de coagulation, ainsi que le traitement de toute complication infectieuse. Des traitements expérimentaux ont été validés dans des modèles de primates non humains, mais n’ont encore jamais été essayés chez l’Homme.

Des virus qui se propagent relativement difficilement

Heureusement – étant donné leur létalité – les virus des fièvres hémorragiques appartenant à la famille des Filovirus ont un taux de reproduction de base relativement peu élevé. Il est compris entre 1 et 2. Autrement dit, dans une population non immunisée, sans mesure de protection, une personne malade n’infecte en moyenne qu’une à deux autres personnes. Pour mémoire, le nombre de reproduction du virus de la grippe est compris entre 2 et 3, et celui du variant Delta du coronavirus SARS-CoV-2 pourrait atteindre 6.

VIDEO : Le ‘R’ ou taux de reproduction du virus, c’est quoi ? (Santé Publique France, Youtube)

Ceci s’explique par le mode de transmission de ces virus : pour qu’une personne soit contaminée, elle doit avoir eu un contact étroit avec un malade (ou avec ses fluides corporels, notamment le sang). Lors des épidémies à Filovirus, les personnes qui nourrissaient, lavaient, soignaient ou travaillaient de très près avec les patients infectés étaient donc particulièrement exposées au risque d’être elles-mêmes infectées. Un autre facteur important de propagation de ces maladies a probablement été la transmission en milieu hospitalier, par contact avec des fluides corporels infectés – via la réutilisation de seringues, d’aiguilles ou d’autres équipements médicaux non stérilisés contaminés par ces fluides. À l’inverse, lorsque les contacts étroits entre des personnes non infectées et des personnes infectées sont réduits au minimum, le nombre de nouvelles infections à Filovirus est plus faible.

La survenue d’une flambée de ces maladies dans un pays demeure cependant toujours une source de préoccupation. Si la détection est précoce, le traçage des contacts et l’isolement des patients et des contacts permettent d’interrompre efficacement les chaînes de transmission. Mais tout retard constitue un risque majeur pour la santé publique. Or, les infrastructures de diagnostic et de prise en charge ne sont pas disponibles dans toutes les régions du continent. Les conséquences ne sont donc pas les mêmes selon l’endroit où surviennent les premières infections.

Dans les régions où les dispositifs de détection font défaut, les malades symptomatiques ou pas, peuvent propager la maladie sans être détectés, en particulier dans les centres-villes. La grande épidémie d’Ebola survenue en Afrique de l’Ouest en 2014-2016 en est l’exemple : elle avait débuté dans un petit village guinéen, situé dans la même préfecture que le premier cas de Marburg de 2021, avant de se répandre dans plusieurs pays, particulièrement dans les grandes villes.

Il s’agit vraisemblablement d’un cas isolé, mais la source de contamination reste encore non identifiée. L’hypothèse principale est que la contamination aurait pu être due à la faune. De nombreuses équipes d’investigation et de recherche y compris celle du Centre de Recherche et de Formation en Infectiologie de Guinée, ainsi que de l’Institut National de Santé Publique y travaillent.

Une autre source potentielle de risque épidémique a récemment été avancée pour expliquer l’épidémie d’Ebola survenue en 2021, non loin de l’épicentre de celle de 2016 : le virus à l’origine de cette seconde flambée aurait survécu, latent, dans le corps d’un rescapé de la maladie, puis aurait été transmis à une personne qui a développé des symptômes.

Les données sur le virus de Marburg sont limitées. Cependant, comme ce virus est de la même famille que le virus qui cause la maladie à virus Ebola, on peut supposer que la persistance du virus dans les fluides corporels peut être similaire.

Un virus bien caché

C’est une autre des difficultés de la lutte contre les Filovirus : si leur origine zoonotique est quasi certaine, le (ou les) réservoir(s) naturel(s) du virus Marburg, comme celui du virus Ebola, n’ont pas encore été complètement identifiés. Par « réservoir naturel » on entend l’animal (ou les animaux) dans lequel le virus survit, mais sans le rendre malade.

Les indices convergent toutefois vers les chauves-souris : le virus Marburg a en effet été isolé à plusieurs reprises chez des chauves-souris du genre Rousettus, en Ouganda. L’hôte réservoir serait notamment la chauve-souris frugivore africaine, Rousettus aegyptiacus, car lorsqu’elle est infectée par le virus de Marburg, elle ne présente aucun signe évident de maladie. C’est elle qui contaminerait les primates, y compris les humains. Le virus de Marburg peut peut-être infecter d’autres espèces, mais des recherches sont encore nécessaires pour le déterminer.

La chauve-souris Rousettus aegyptiacus est soupçonnée d’abriter le virus Marburg © Shutterstock (via The Conversation)

Lors d’une épidémie ou d’un cas isolé chez l’être humain, on ne sait pas exactement comment le virus se transmet du réservoir naturel à l’être humain. Toutefois, pour deux cas survenus chez des touristes en visite en Ouganda en 2008, la voie d’infection la plus probable semble avoir été le contact non protégé avec des excréments ou des aérosols de chauve-souris.

Une chose est certaine : l’apparition de maladies d’origine zoonotique ne doit plus nous surprendre.

Des maladies émergentes qui deviennent endémiques

Le développement économique et la mondialisation conduisent l’être humain à « agresser » de plus en plus les forêts, qui sont le creuset d’un grand nombre de germes. La conséquence est que certaines de ces maladies émergentes sont devenues endémiques dans de nombreux pays. C’est par exemple le cas de la fièvre Lassa, endémique dans la zone frontalière entre la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone et également au Nigeria.

Les dernières connaissances scientifiques sur la maladie à virus Ebola montrent que des cas sporadiques peuvent apparaître à tout moment. Une étude à partir d’échantillons prélevés entre 1997 et 2012 en Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale a montré une séroprévalence d’environ 6 % de la fièvre Marburg, suggérant ainsi la circulation des filovirus en dehors des zones qui ont déjà notifié des cas. Il est donc essentiel que les systèmes de santé disposent d’outils de diagnostic et soient adaptés à la prise en charge précoce des patients infectés, pour éviter une diffusion large de la maladie.

Il faut également accélérer la recherche de traitements et de vaccins, et développer l’approche One Health (« une seule santé ») qui tient compte des liens étroits existant entre la santé humaine, celle des animaux et l’état écologique global. C’est l’une des missions de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes, créée en janvier : cette agence autonome de l’Inserm soutient notamment de nombreux projets sur les fièvres hémorragiques virales.

La pandémie de Covid-19 nous l’a durement rappelé : si l’on veut éviter que de nouvelles flambées de pathogènes émergents ne se transforment en épidémies d’ampleur, il est primordial de rester vigilant, et de se tenir prêt à toute éventualité.

Cette analyse a été rédigée par Éric D’Ortenzio, médecin épidémiologiste à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et Abdoulaye Touré, professeur agrégé en santé publique à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry (Guinée).
L’article original a été publié sur le site de 
The Conversation.