France

Entre deux lancers de dés : le jeu et la politique.

Des milliers de passionnés de « meeples » et de cartes se pressent au Palais des Festivals jusqu’à dimanche pour découvrir les nouveautés et les tendances lors de tournois ou de parties découvertes. La conférence intitulée « Jeu de société : de l’objet culturel à l’objet politique », organisée par l’Association des Ludothèques Françaises (ALF), a réuni Henri Kermarrec, auteur du livre Ce n’est qu’un jeu : usages politiques du jeu de société.


Il n’y a pas que les paillettes du cinéma à Cannes. Jusqu’à dimanche, des milliers de passionnés de « meeples », ces petits bonshommes en bois, et de cartes se rassemblent au Palais des Festivals pour découvrir les nouveautés et les tendances à travers des tournois ou des parties découvertes. L’ambiance y est conviviale, même lorsque les joueurs abordent des sujets politiques.

Une conférence intitulée « Jeu de société : de l’objet culturel à l’objet politique », organisée par l’Association des Ludothèques Françaises (ALF), a réuni notamment Henri Kermarrec, auteur du livre *Ce n’est qu’un jeu : usages politiques du jeu de société* (Éditions du Commun). L’objet du débat : le jeu peut-il être neutre ? Pour la plupart des participants à Cannes, la réponse est non. Choisir de coloniser une île déserte dans *Catan*, de gérer une multinationale spatiale dans *Terraforming Mars* ou de diriger un zoo dans *Ark Nova*, ce n’est déjà rien d’autre qu’une vision du monde.

### L’ombre des polémiques « antifa »

Le débat prend de l’ampleur à Cannes, car l’actualité politique récente a perturbé le monde du jeu de société. On se souvient du tollé suscité par *Antifa*, un jeu brièvement retiré des rayons de la Fnac sous la pression de syndicats de police et de l’extrême droite, avant de devenir un best-seller à la suite d’un « effet Streisand » massif. Depuis, d’autres titres considérés comme marqués à l’extrême gauche ou radicalement militants ont vu le jour, abordant des thèmes tels que la désobéissance civile ou l’occupation de zones à défendre (ZAD).

Plus récemment, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez et le syndicat Alliance ont offert une visibilité inattendue au jeu *Fachorama*, une sorte de jeu des 7 familles coédité par l’éditeur Libertalia et le collectif antifasciste La Horde. La polémique a émergé suite à ce qui est dénoncé comme « une insulte » à l’encontre de la police : l’un des personnages est décrit comme un « flic raciste de la BAC ».

### Les aventuriers d’aujourd’hui

Parmi les maisons d’édition qui se spécialisent dans ces jeux politiques, Coco-Cherry surprend avec son dernier jeu, coédité avec Blam !, *Cartaventura Exils*. *Cartaventura* est un système de jeu à succès imaginé par Thomas Dupont, qui prend la forme d’un livre dont vous êtes le héros, décliné en cartes illustrées. Sa version « Exils » propose de suivre le parcours de migrants.

« On édite des jeux de société politiques, notamment avec la Ligue des droits de l’homme. Depuis longtemps, on voulait faire un jeu sur la migration. On s’est dit que ça se prêterait bien à un Cartaventura. On cherchait un moyen ludique d’aborder le sujet sans que ça soit obscène. Cette mécanique nous semblait adaptée au propos politique qu’on voulait tenir », explique un représentant de Coco-Cherry.

« Depuis longtemps, on cherchait à faire un *Cartaventura* d’aujourd’hui. Qui sont les aventuriers ? Les astronautes ? Au départ, nous avions travaillé sur un scénario scientifique. Mais au fur et à mesure des discussions, nous avons réalisé que les aventuriers d’aujourd’hui sont ceux qui quittent leur pays pour fuir. Nous voulons montrer à quel point leurs choix sont difficiles. « Migrants », c’est un terme générique qui semble éloigné de nous. Mais ils sont comme nous, avec les mêmes envies, besoins, loisirs et rêves », ajoute Simon Villiot, co-fondateur de Blam !.

### « Tout jeu dit quelque chose de la société »

Bien que *Cartaventura Exils* semble moins directement politique que d’autres jeux publiés par Coco-Cherry (comme *On lâche rien*, consacré au droit de manifester, ou *Rien à cacher*, sur la vidéo-surveillance), son propos est essentiel selon Luc De Bois. « Le monde du jeu de société a atteint une forme de maturité. Il y a des joueurs qui prennent le jeu au sérieux, même des jeux moins sérieux… Et notre vision est que tout message est politique. Le message politique est frontal chez nous, mais tout jeu révèle quelque chose de la société. C’est comme les livres ou les films… ».

Par leur message ou leur gameplay, les jeux de société peuvent susciter une prise de conscience pour Simon Villiot : « Nos *Cartaventura* ne suivent pas les héros du récit national parce que nous voulons porter un message différent, illustrer la force du dialogue et de la fraternité entre les peuples. Nous sommes très attachés à la rigueur scientifique, collaborant avec des historiens pour saisir l’importance des détails qui peuvent sembler insignifiants. Par exemple, dans *Résistance*, nous posons la question de la manière dont on devient, intimement, résistant. ».

### Repoussoir ou non ?

Cependant, chez les joueurs, le terme « politique » peut encore susciter des craintes, comme l’indique Lucien, de la boutique de jeux Guyajeux, à Aubusson : « Les thèmes comme l’écologie ou le respect de la nature sont présents dans certains jeux. Mais ce n’est pas un discours direct. Les joueurs et joueuses sont plutôt jeunes et progressistes, soucieux de limiter leur consommation de plastique, du respect des droits d’auteur ou de l’inclusivité des minorités. Mais si le message du jeu est trop politiquement explicite, cela risque de les éloigner ». Ainsi, des jeux récents comme *Dewan* ou *Les derniers droïdes* transmettent un message implicite sur le recyclage, le respect des ressources et de la nature, mais sous une forme fantasy ou de science-fiction.

« Le public des ludophiles est politiquement engagé, regrette Luc De Bois. L’écologie, le féminisme… De nombreux jeux abordent ces sujets. Les passionnés de jeux se décrivent souvent comme « apolitiques », contrairement aux libraires. Dans un jeu, on peut accepter de parler de dictature sous le prisme d’une dystopie. Nous, nous proposons des jeux qui relèvent de la vie réelle. Nous voulons aborder des sujets politiques et le faire à travers des jeux ».

Les joueurs souhaitent-ils massacrer des zombies sans se préoccuper du message sous-jacent sur le dérèglement climatique ? « Les joueurs sont plutôt progressistes, du moins une grande partie d’entre eux, affirme Simon Villiot. Les thématiques des jeux qui encouragent la réflexion ne sont pas des repoussoirs. Les joueurs ne s’y opposent pas ».