Enfants placés : L’Aide sociale à l’enfance « incapable de protéger les enfants dignement »

Manque de places, délais interminables, sous-effectif… La protection de l’enfance est à bout de souffle. « On est incapable de protéger les enfants dignement », alerte David, éducateur spécialisé dans le Nord. Il exerce actuellement un droit de retrait partiel, comme nombre de ses collègues, excédés par le manque de moyens pour s’occuper des enfants confiés à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). D’après l’ Observatoire national de la protection de l’enfance, plus de 300.000 mineurs étaient suivis par l’ASE en 2020. Chaque année, de plus en plus d’enfants sont concernés. Pourtant, le nombre de travailleurs sociaux, lui, stagne.

Le 2 juin, plusieurs rassemblements ont été organisés en France pour dénoncer les conditions désastreuses de l’Aide sociale à l’enfance. Quand un juge décide du placement d’un enfant, c’est qu’il estime que le danger est grave et imminent. Mais « depuis plusieurs mois, le leitmotiv c’est que l’ASE n’a plus de places », rapporte Léa*, juge des enfants dans l’Est de la France, qui admet avoir eu des « placements non-effectifs ». « Ce n’est pas un nombre très élevé mais il ne faut pas oublier que ce sont des enfants derrière, pas des dossiers », ajoute-t-elle.

« 10 % des enfants n’ont pas de place »

En décembre dernier, David a exercé un droit de retrait partiel afin de défendre un dossier : celui d’un enfant qui devait être placé mais pour qui, six mois plus tard, aucune solution n’avait été trouvée. « Ces six mois ont fait basculer cet enfant dans une pathologie ancrée, alors qu’on aurait pu éviter ça », regrette l’éducateur spécialisé. Olivier Treneul, ancien éducateur spécialisé et membre du syndicat Sud dans le Nord, estime que « 10 % des enfants n’ont pas de place ». « C’est scandaleux qu’on dise à des enfants qu’on est là pour les protéger et qu’on ne le fasse pas tout de suite », lâche Emilie*, juge des enfants à Bobigny.

Et ce manque de place concerne également les nourrissons. Les pouponnières, des lieux dédiés aux plus petits avec des soins et un environnement adapté, sont saturées. « On a été récemment informés que des nourrissons dont on avait ordonné le placement sont restés à la maternité pendant des semaines, voire des mois », explique Emilie*. Olivier Treneul se souvient aussi d’un nourrisson resté un mois et demi à la maternité, faute de place. « C’est insupportable. C’est un gamin hospitalisé », souligne-t-il.

Les enfants ne sont ni « de la marchandise », ni des « chiffres »

Plus que l’absence de place, ce sont les conditions d’accueil qui sont insuffisantes voire dévastatrices pour les enfants. Car, « dans le cadre d’un placement en urgence, on trouve toujours une place, on pousse les murs, s’il le faut, on rajoute un matelas », illustre Léa*. « Certains enfants sont dans des lits de camp, dans les couloirs », souffle David. Et le problème n’est souvent résolu que pour une nuit. Le lendemain, les travailleurs sociaux se mettent en quête d’une solution plus pérenne, parfois en vain. Le mythe de Sisyphe. Si Sisyphe troquait son énorme pierre contre l’écrasante responsabilité que représente la vie d’enfants.

C’est scandaleux qu’on dise à des enfants qu’on est là pour les protéger et qu’on ne le fasse pas tout de suite. »

« On le met trois jours dans un endroit, puis on renégocie trois jours ailleurs. C’est d’une violence énorme de dire à un enfant qu’on doit protéger : tu seras là trois jours et après on ne sait pas où tu iras », soupire Olivier Treneul. « Le département [qui finance la protection de l’enfance depuis que l’ASE a remplacé la DDASS qui était nationale] voit qu’un enfant a trouvé une place mais il ne regarde pas si l’enfant a fait 15 lieux d’accueil avant de trouver une place pérenne », regrette David qui rappelle que les enfants ne sont pas « de la marchandise » ou des « chiffres ».

Des fratries séparées par manque de place

Ballotés d’un lieu d’accueil à un autre, les enfants confiés à l’ASE, déjà abîmés par un cadre familial complexe, défaillant et maltraitant, perdent tout repère. Au grand dam des travailleurs sociaux qui se démènent pour tenter de trouver des solutions adaptées à chaque dossier. David se souvient d’un bébé qui devait être placé. « Il est resté dans le service toute la journée – donc dans des bureaux – et on a trouvé un lieu d’accueil en plein hiver à 19 heures. C’était la nuit. Pour lui, c’est insupportable. Tout est amplifié la nuit, notamment les angoisses des enfants », relate-t-il.

Pire encore, des particularités peuvent ajouter à la complexité d’un casse-tête déjà quotidien, comme dans le cas de troubles qui nécessitent un suivi particulier ou de grandes fratries. « J’ai quelques grandes fratries. Parfois, on voudrait les garder ensemble mais on ne peut pas, même si ça serait bon pour eux. Leur expliquer qu’on n’a pas le choix, qu’on doit les séparer de leurs frères et sœurs, c’est difficilement entendable pour eux », souligne Léa*. Parfois, les placements sont même échelonnés.

« On fait comment ? Am Stram Gram ? »

Dans une même famille, il arrive qu’un enfant soit placé « deux semaines » après la décision, le deuxième « deux mois après » et le dernier « quatre mois plus tard », décrit la juge des enfants qui évoque un « bricolage ». David se remémore l’histoire de quatre enfants qui devaient être placés le 2 mai dernier. « On nous a dit : on a une seule place. On fait comment ? Am Stram Gram ? On va voir la mère et on dit : choisissez l’enfant qu’on va placer en premier ? », s’indigne l’éducateur. Les travailleurs sociaux ont refusé de placer un seul des enfants. Plus d’un mois après, seuls trois d’entre eux ont trouvé une place dans le système.

Plus inquiétant encore, Olivier Treneul dénonce des signalements de travailleurs sociaux enterrés ou retardés par la hiérarchie. « Des rapports n’ont pas été envoyés aux magistrats parce qu’on “n’a pas la place” », dénonce le syndicaliste qui assure que, si elles sont sporadiques, ces pratiques « se développent ». Le temps que le dossier soit « retrouvé », la situation peut s’être drastiquement aggravée pour l’enfant qui faisait l’objet d’un signalement.

Des conséquences sur les décisions des juges

Conscients de la « surcharge de travail dingue » des travailleurs sociaux, les juges s’adaptent. Emilie* renonce régulièrement à convoquer une audience pour éviter de les solliciter et Léa* assure que le manque de moyen de l’ASE « joue dans [s]on appréciation ». « On doit réfléchir à ce qu’on propose à l’enfant comme projet. Est-ce qu’on lui propose mieux en dehors de la maison ? Ce n’est malheureusement pas toujours le cas. »

Des mesures renforcées sont toutefois possibles au domicile des enfants. Elles permettent aux éducateurs d’accompagner les parents. Ils les aident à comprendre ce qui est essentiel pour l’enfant, les poussent à prendre des rendez-vous médicaux, leur conseillent des structures… « C’est de l’assistance éducative, pas du flicage », souligne Léa*. Cet accompagnement permet aux parents, parfois maltraitants à leur corps défendant, de travailler sur leur parentalité.

Des délais « scandaleux »

Mais ici encore, les moyens ne sont pas à la hauteur des enjeux. Selon les régions, l’accompagnement en milieu ouvert – donc au domicile – peut mettre de quatre à six mois, pour Léa* dans l’Est de la France, jusqu’à un an à dix-huit mois pour Emilie*, à Bobigny. « C’est scandaleux comme délai », soupire la juge qui ajoute que, sans surprise, certaines situations « s’écroulent entre-temps ». Des mois, voire un an et demi, c’est interminable à l’échelle d’une vie d’enfant.

C’est aussi un cercle vicieux. « On arrive plus facilement à un placement, parce qu’on n’est pas intervenus suffisamment tôt. On a laissé la situation se dégrader », explique Léa*. Emilie* se souvient d’un adolescent placé qui était retourné au domicile familial, sous couvert de mesures éducatives. Mais quand la juge a repris le dossier, elle a réalisé que les éducateurs n’étaient pas intervenus. « Les relations entre cet adolescent et sa mère étaient catastrophiques, il a été à nouveau placé », explique-t-elle.

Ces travailleurs qui « sauvent leur peau »

« Aujourd’hui, la protection de l’enfance est dans le même état que l’hôpital : on n’est plus en capacité de soigner celles et ceux dont on a la charge », regrette Olivier Treneul pour qui la « protection de l’enfance, ça ne se rationne pas ». Les travailleurs sociaux vont souvent au-delà de leurs prérogatives pour tenter de maintenir à bout de bras le château de sable. Récemment, un jeune homme de 17 ans a été logé par l’ASE dans un hôtel « en attendant sa majorité ».

Alors que près d’un quart des sans-abri sont d’anciens enfants placés, David et ses collègues sont parvenus à lui trouver un service d’appartement. « Une belle histoire », souligne l’éducateur, pudique sur le nombre d’heures de son temps libre qui ont été nécessaires pour parvenir à l’écrire. « Avec nos conditions de travail, on risque de passer à côté de quelque chose. Moi, je suis sûr que ça m’est arrivé », souffle Olivier Treneul. Aujourd’hui, « si les collègues n’exercent qu’un droit de retrait partiel, c’est parce qu’ils ne veulent pas abandonner les enfants, ils culpabilisent, ils en oublient leur santé, ajoute-t-il. Certains collègues s’en vont pour sauver leur peau. »

Dans certains services de l’ASE à Bobigny, « on est sur 40 % de taux de vacances », souligne Emilie. Et la situation pourrait rapidement se dégrader. « On a de moins en moins de familles d’accueil et la pyramide des âges des assistantes familiales est assez élevée », alerte la juge des enfants. Surcharge de travail, manque de considération, écrasantes responsabilités, perte de sens… Tous s’inquiètent de la difficulté à recruter dans la protection de l’enfance. Et des conséquences sur ceux qu’ils sont censés protéger. « Il faut défendre le statut de l’enfant », martèle David, qui ajoute : « Si le côté financier prend le pas face aux enfants, on a un problème quand même. »