En dînant avec Emmanuel Macron, Mohammed ben Salmane met sa « réhabilitation progressive » au menu

En temps de guerre, on assiste parfois à des retournements d’alliances improbables. Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, doit ainsi son soudain retour en grâce auprès des Occidentaux à Vladimir Poutine. A la fois allié et concurrent de l’Arabie saoudite au sein de l’Opep +, le président russe a, par ricochet, rendu un peu d’influence au prince arabe en agressant l’Ukraine. En effet, l’Occident a sanctionné la Russie en se coupant de son pétrole, et a désormais cruellement besoin de celui du Golfe.

Ostracisé par les dirigeants occidentaux depuis le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018, qu’il est suspecté d’avoir commandité, MBS vient en deux semaines de faire un check à Joe Biden et de remettre le pied sur le sol européen.

Le voilà désormais à Paris, en train d’attendre le retour d’Emmanuel Macron pour dîner avec lui. Comment expliquer un tel revirement ? Quels intérêts ont l’Arabie saoudite et la France à se rapprocher ? Et qui mène la danse ? David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, et Agnès Levallois, vice-présidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient, ont répondu aux questions de 20 Minutes.

Pourquoi Mohammed ben Salmane vient-il en France ?

La halte du prince héritier saoudien à Paris n’est pas un évènement isolé. « Cela participe de sa stratégie de réhabilitation progressive », explique David Rigoulet-Roze, listant « la rencontre avec Recep Tayyip Erdogan  en Turquie au mois de juin puis la visite de Joe Biden mi-juillet ». Et donc maintenant une mini-tournée européenne, puisqu’il est passé par la Grèce avant Paris. Sans avoir un « besoin vital » d’effacer la « tache » de l’assassinat de Jamal Khashoggi, MBS veut devenir un « interlocuteur présentable au niveau de chefs d’Etat », appuie Agnès Levallois. Celle qui est aussi maîtresse de recherche à la fondation pour la recherche stratégique y voit la main du roi Salmane, désireux de « préparer la relève dans un contexte apaisé pour l’Arabie saoudite ».

Mais le prince ne vient pas que pour soigner son image. Si la production de pétrole sera bien sûr au menu, « la question iranienne, qui inquiète l’Arabie saoudite, sera discutée », indique David Rigoulet-Roze. « MBS va demander à Emmanuel Macron d’être vigilant sur la nature de l’accord » sur le nucléaire iranien, affirme Agnès Levallois. Enfin, alors que l’Arabie saoudite a « engagé un projet de diversification de son économie », elle « a besoin d’investisseurs, de grandes entreprises », rappelle la vice-présidente de l’IReMMO.

Quel intérêt à la France à renouer avec lui ?

Avant même Joe Biden et Recep Erdogan, Emmanuel Macron a été le premier à remettre MBS dans le jeu, lors d’une visite à Jeddah le 4 décembre dernier. L’objectif, « avoir une diplomatie ambitieuse dans la région » et ramener « l’Arabie saoudite au Liban », indique Agnès Levallois. « Il y a des impératifs sur la question de la sécurité régionale et la stabilité du Liban », ajoute David Rigoulet-Roze. Emmanuel Macron pourrait donc être tenté d’inclure la participation saoudienne à l’économie du pays au cèdre dans la discussion sur l’Iran.

Mais avant tout, les Occidentaux sont guidés par « les inquiétudes énergétiques avec l’hiver qui arrive », rappelle le chercheur associé à l’Iris. Aramco, la première compagnie pétrolière au monde, est saoudienne. Or, si « le premier client de l’Arabie saoudite était la Chine jusqu’à il y a deux ou trois mois, les flux ont été réorientés vers l’Europe ». Le pays a aussi augmenté sa production, un « geste de bonne volonté » qui s’est traduit par « un supplément de 650.000 barils sur le marché ». Insuffisant pour les Occidentaux, mais difficile pour MBS d’aller au-delà. « Il n’entrera pas en conflit avec la Russie, son partenaire au sein de l’Opep + », souligne Agnès Levallois.

Qui dicte l’agenda de ces retrouvailles ?

Mohammed ben Salmane est arrivé sur le territoire français alors qu’Emmanuel Macron se trouvait encore en Afrique. Coup de force du Saoudien, ou volonté du Français de le mettre en salle d’attente ? « Il n’est pas reçu avec les mêmes honneurs que MBZ [Mohammed ben Zayed, l’émir d’Abou Dabi] », qui avait dîné dans le parc du château de Versailles, estime Agnès Levallois. « On sent qu’il y a un malaise avec l’hostilité des ONG, la visite a été annoncée très tardivement », renchérit David Rigoulet-Roze, même si elle a été négociée en amont.

D’un côté, « MBS sait que sa venue ne doit pas mettre Emmanuel Macron en difficulté » alors que ce dernier lui tend la main, ajoute la vice-présidente de l’IReMMO. De l’autre, il est le grand gagnant de cette rencontre, capitalisant sur le fait que les Occidentaux sont « aux abois sur la question énergétique », analyse-t-elle. « Il veut montrer qu’il est incontournable », conclut David Rigoulet-Roze.