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Elections en Hongrie : Achat de vote, « Le pays n’est plus une démocratie »

Dans les rues de Budapest, en ce lundi de Pâques, il y a plus d’affiches électorales que de commerces ouverts. Miklós Ligeti, directeur juridique de Transparency International Hungary, travaille pour l’organisation depuis 2012, après plusieurs années au ministère hongrois de la Justice.

Dans les rues de Budapest, ce lundi de Pâques, il y a plus d’affiches électorales que de commerces ouverts. Accoudé à une table en plastique d’un kebab turc, l’un des rares restaurants ouverts, Miklós Ligeti, directeur juridique de Transparency International Hungary, assure qu’il existe de nombreux endroits plus plaisants dans la capitale hongroise – et cela semble crédible. Cet homme aux cheveux courts et au regard franc travaille pour l’organisation depuis 2012, après plusieurs années passées au ministère hongrois de la Justice, au sein du parquet. « J’en ai eu assez. Et, à l’époque, en avoir assez, c’était quelque chose de complètement différent d’aujourd’hui », confie-t-il avec un sourire.

Au fil des années, le contrôle autoritaire de Viktor Orbán s’est intensifié sur le pays. La quasi-totalité des médias se trouve désormais sous son influence, les libertés civiques sont étouffées et le processus électoral est altéré. Malgré cela, ce dimanche, le vote des Hongrois pourrait renverser le Premier ministre après seize ans de pouvoir, au profit de son opposant de centre-droit, Péter Magyar. À l’issue des dernières élections, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe a jugé que le scrutin était « libre mais non équitable ». Miklós Ligeti se montre encore plus franc : « La Hongrie n’est plus une démocratie, en tout cas pas dans le sens où le Canada, la Belgique ou l’Autriche le sont. »

De la « farine et du sucre » pour un vote Fidesz

L’achat de voix en constitue l’un des exemples les plus flagrants. Le gouvernement est accusé de rémunérer ou de menacer des électeurs en échange de leur vote. Lazos Farkas, 31 ans, résidant dans une petite ville du nord-est de Budapest à majorité rom, souligne que ces pratiques sont manifestes. « Oui, j’ai déjà vu ça », confie-t-il sans détour. « Les gens reçoivent 10.000 forints [environ 26 euros] pour un bulletin. » À ses côtés, Dora Lakatos confirme : « Parfois, c’est même de la nourriture. De la farine, du sucre… Je l’ai constaté dans mon village [à l’ouest de Budapest], mais les gens ont peur d’en parler ouvertement. »

Pour s’assurer que les votes iront bien à Fidesz, certains électeurs victimes de ces agissements demandent l’aide d’un « assistant » dans l’isoloir, invoquant un illettrisme réel ou présumé. Cette pratique de « vote assisté » ne date pas de Viktor Orbán, assure Miklós Ligeti, mais elle est devenue prépondérante dans les campagnes hongroises. Selon le documentaire Le Prix d’un vote, co-réalisé par Áron Tímár, fondateur de l’association citoyenne De ! Akcióközösség, et Ádám Tompos, journaliste, Fidesz aurait sécurisé entre 200.000 et 300.000 des 3 millions de voix obtenues lors des élections de 2022. Un organisateur local, interrogé dans le documentaire, affirme qu’en 2026, « ce sera le double ».

Une bonne santé contre un « bon » vote

Pour Miklós Ligeti, ce que montre le documentaire va au-delà d’une simple fraude électorale ; il exhibe un système qu’il qualifie de « féodal ». Dans de nombreux villages, la vie quotidienne dépend de quelques notables locaux (député, maire ou médecin généraliste) qui contrôlent l’accès à l’emploi, aux aides sociales, ou aux ressources essentielles comme le bois de chauffage.

Le documentaire illustre cette dynamique avec le village de Nyírbogát, situé dans le nord-est du pays, où la médecin généraliste exerce également la fonction de maire, et son mari est pharmacien. Ensemble, ils détiennent les rênes de l’accès aux soins pour des milliers d’habitants. « Si vous n’êtes pas du « bon » côté et que votre enfant est malade… », murmure Miklós Ligeti, sans achever sa phrase.

De même, « il existe un programme étatique d’emplois auquel appartiennent plusieurs Roms dans les zones rurales. Dans les communes dirigées par Fidesz, il se murmure que ceux qui ne votent pas pour le parti seront exclus du programme et perdront leur emploi qui leur est vital », précise Judit Ignácz, membre du Centre européen pour les droits des populations roms.

Sextape et redécoupage électoral

Les maires locaux et les autorités contactés par les réalisateurs du documentaire n’ont pas souhaité répondre. Le gouvernement, quant à lui, a qualifié le film, visionné 2,1 millions de fois dans un pays de moins de 10 millions d’habitants, de « campagne de désinformation à financement étranger ». Une réaction d’autant plus notable que la propagande de Fidesz envahit littéralement tout le pays, y compris les réseaux sociaux, saturés de contenus favorables à Viktor Orbán générés par intelligence artificielle.

En matière de campagne, tous les moyens semblent admissibles. En février, des images d’une chambre d’hôtel ont circulé sur les messageries privées de journalistes hongrois, accompagnées de menaces de diffusion d’une prétendue sextape impliquant Péter Magyar. Plus alarmant encore, le Washington Post a révélé que des membres des services de renseignement extérieurs russes avaient envisagé de simuler une tentative d’assassinat de Viktor Orbán afin de s’attirer le soutien de son électorat.

Pour maximiser ses chances, Fidesz a également redessiné les circonscriptions. Depuis 2010 et l’accession au pouvoir de Viktor Orbán, les zones favorables au parti d’extrême droite bénéficient d’un poids accru. Grâce à ce redécoupage électoral, Fidesz a remporté deux tiers des sièges avec seulement 54 % des voix en 2022. Malgré ces abus démocratiques, les rues de Budapest conservent une atmosphère d’optimisme. Car « ce qui est nouveau cette fois, c’est que le jeu est ouvert, explique Miklós Ligeti. Et ça, en soi, c’est déjà une victoire ».