Effondrement du monde : « On est dans le déni… mais c’est le scénario le plus probable » pour Yves Cochet

« 20 Minutes avec » Yves Cochet à l’occasion de la sortie de son livre « Devant l’effondrement », un essai de collapsologie, une interview de Fabrice Pouliquen, le 25 septembre 2019, à Paris. — Olivier Juszczak/20 Minutes

  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, via le rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Ministre de l’Ecologie de juillet 2001 à mai 2002, Yves Cochet publie cette semaine Devant l’effondrement : Essai de collapsologie [ed. Les liens qui libèrent], dans lequel il décrit l’effondrement à venir de nos sociétés mondialisées
  • Un effondrement qu’il dit désormais inévitable, si bien que l’enjeu, aujourd’hui, serait de tenter d’en limiter les conséquences. Réflexion mûrie ou nouvelle prophétie ? 20 minutes a interviewé Yves Cochet et vous laisse juges.

Début juillet, Yves Cochet recevait les journalistes de Brut chez lui, en Ile-et-Villaine. Une propriété de 7 hectares que l’ex-ministre de l’Ecologie [2001-2002] façonne depuis quinze ans pour se préparer « à l’effondrement de nos sociétés mondialisées ».

Car Yves Cochet le dit sans détour : ce chaos est « possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030 ». Comment en est-il arrivé à ce constat ? Le politicien et président de Momentum, un groupe de réflexion sur l’effondrement du monde, s’en explique dans « Devant l’effondrement. Essai de collapsologie » [ed. Les liens qui libèrent], paru cette semaine. Il répond aux questions de 20 Minutes.

« Un effondrement certain vers 2030 »… Vous le pensiez déjà lorsque vous étiez ministre de l’Ecologie ?

Non. J’avais déjà pris note des rapports des scientifiques du Giec [sur l’évolution du climat] et de l’Ipbes [sur l’érosion de la biodiversité] qui alertaient sur la survenue probable de catastrophes écologiques. Mais on ne les imaginait pas aussi intenses, ni aussi imminentes, ni aussi mondiales. On pensait également que certaines politiques publiques nous permettraient d’éviter leur survenue.

Et puis, de 1997 à 2002 [sous le gouvernement Jospin], j’étais dans le camp de la majorité. D’abord comme député, puis comme ministre de l’Ecologie. Cinq années d’action qui laisse peu de temps à la prise de recul. A partir de 2002, en basculant dans l’opposition, j’ai pu beaucoup réfléchir, lire et écrire, seul ou au sein de l’Institut Momentum lancé en 2011. J’en suis arrivé à la conviction que l’effondrement de la société mondialisée était le scénario non pas le plus extrême, mais le plus probable.

La société post-effondrement que vous évoquez n’aura plus rien à voir avec celle que l’on connaît aujourd’hui ?

Si l’espèce humaine subsiste à l’effondrement – ce n’est pas certain –, j’imagine ensuite deux phases. La première est l’intervalle de survie (2030-2040). C’est la plus pénible, car marquée par des guerres civiles, des famines et des épidémies. La population mondiale pourrait chuter drastiquement pour ne plus compter que deux ou trois milliards d’humains. Sans doute, ensuite, on peut espérer une étape de renaissance autour des années 2050. Mais il faut imaginer un monde sans voiture, sans avion, très probablement aussi sans électricité, et donc sans Internet. Ce seront des sociétés très sobres, s’appuyant sur les low-tech [des techniques simples, issues notamment du recyclage de machines tombées en désuétude]. Sera-t-on plus proche du niveau technologique du XIXe siècle ou à celui des Mérovingiens ? J’hésite encore.

Pourquoi, selon vous, ce possible effondrement mondialisé aura pour point de départ une crise énergétique ?

Sans énergie, le monde civilisé n’existe plus. Or, 82 % de nos besoins énergétiques sont à ce jour assuré par des sources fossiles, non renouvelables. C’est le pétrole, le gaz, le charbon. Ces énergies vont se raréfier ou ne plus être exploitables tant leur extraction va devenir chère.

Il faut alors imaginer les soubresauts de cette crise énergétique sur les autres pans de nos sociétés. L’agriculture, la santé, la sécurité, les télécommunications, la finance… Comment assurer ces services si l’énergie n’existe plus ou est trop chère à produire ? Prenez la récession de 2008. On l’a dit déclenchée par la folie des spéculateurs boursiers. Elle est plus complexe. Le premier facteur est la hausse des prix du baril de pétrole et, par extension, de celui des produits pétroliers comme l’essence, ceci dès 2005. En a résulté l’incapacité des ménages les moins riches à rembourser leurs emprunts, point de départ de la crise des subprimes.

Dans « Pétrole apocalypse », paru en 2005, vous prédisiez la fin du pétrole bon marché dans le monde en 2010…

Je me suis trompé, comme d’autres d’ailleurs. Nous ne connaissions alors pas, ou très peu, le pétrole et le gaz de schiste que les Etats-Unis se sont mis à exploiter à partir des années 2010. Mais cela ne fait que retarder l’avènement du Pic de Hubbert, ce moment où la production de pétrole commencera à décliner. Le pétrole et le gaz de schiste sont difficiles à extraire et le secteur investit à ce jour des sommes colossales en espérant une rentabilité future qui ne pourrait jamais venir.

Ne craignez-vous pas que ce livre soit accueilli comme une nouvelle prophétie, comme tant d’autres par le passé, et qui ont été contredites par l’Histoire ?

Si, je m’y attends. Sans parler des climatosceptiques, il y aura toujours des gens pour dire que l’humanité s’en est toujours tirée jusqu’à présent, ou que des civilisations se sont déjà effondrées sans entraîner l’humanité tout entière. Cette fois-ci, c’est différent, parce que nos sociétés sont mondialisées et parce que nos activités humaines ont aujourd’hui une incidence globale significative sur l’écosystème terrestre.

Nous sommes dans le déni. L’immensité de cet effondrement dépasse les capacités cognitives de l’être humain. On préfère vouer une foi aveugle au progrès technologique et les rapports du Giec, bien qu’alarmants, n’entraînent pas de sursaut politique. On mise sur notre capacité future à pouvoir réduire massivement nos émissions de gaz à effet de serre ou à celle de stocker artificiellement nos surplus d’émissions sous terre ou dans les océans. C’est de la folie !

Que faut-il faire, alors, pour éviter l’effondrement, ou du moins en limiter les conséquences ? S’efforcer de réduire la population mondiale, comme vous l’évoquez ?

J’assume en effet des positions néo-malthusiennes et je regrette que cette question de la surpopulation soit restée un tabou. On présente souvent le style de vie de l’Européen moyen comme un standard vers lequel le monde doit tendre. Ce n’est déjà pas possible avec les 7 milliards d’habitants que nous sommes aujourd’hui, au regard des ressources limitées de notre planète. J’ai longtemps pensé qu’il fallait un programme massif de formation et d’information au planning familial et prôné la grève du « troisième ventre » pour l’Europe, là où l’empreinte écologique par individu est l’une des plus importantes.

Je parle au passé, parce qu’en 2019, il est déjà trop tard pour éviter l’effondrement. L’enjeu est bien plus d’en minimiser les conséquences par des actions concrètes. Celle, par exemple, de multiplier par dix les haras nationaux pour relancer l’élevage de chevaux de trait. Qu’on puisse en avoir 10 à 15 millions en France en 2050. Cela va faire rire, mais c’est pourtant plus judicieux que de faire le pari de véhicules 100 % électriques et autonomes en 2050.

L’historien Jean-Baptiste Fressoz dit des collapsologues qu’ils « recyclent une écologie des années 1970 obsédée par le pic pétrolier, des angoisses largement démenties par la suite », et que ces idées sont « très minoritaires au sein de la communauté scientifique »…

Nous sommes en effet quelques centaines en France et quelques milliers dans le monde à penser l’inéluctabilité de l’effondrement de nos sociétés, et la plupart ne sont pas des scientifiques au sens académique du terme. Pour autant, je reviens à ce que j’ai dit : l’immensité de cet effondrement dépasse les capacités cognitives de l’être humain. Je ne souhaite pas que cet effondrement arrive, mais c’est aujourd’hui le scénario le plus probable.

Comment vous préparez-vous à cette fin du monde dans votre propriété au nord de Rennes ?

J’ai acheté il y a quinze ans ce site avec ma fille, et on essaie d’en faire un éco-lieu autonome et solidaire. Le projet se construit petit à petit. Nous avons bien avancé sur l’autonomie énergétique et celle en eau. La prochaine étape est d’approcher le plus possible de l’autonomie alimentaire en développant la permaculture. J’insiste aussi sur « solidaire ». On n’est pas du tout dans un survivalisme à l’américaine du genre : « J’ai une winchester et je vous tire dessus si vous venez chez moi ». Je ne vois pas du tout la collapsologie comme un appel au repli sur soi. Au contraire, la coopération entre voisins sera l’un des piliers des sociétés de 2050, Du moins, s’il reste des humains.

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