Education: Pourquoi Jean-Michel Blanquer est-il tombé de son piédestal?

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education le 18/04/2019. Credit:Jacques Witt/SIPA. — Jacques Witt/SIPA

  • Le ministre est en proie à une fronde des enseignants et des parents d’élèves sur son projet de loi « pour une école de la confiance ».
  • Il lui est aussi parfois reproché de vouloir aller trop vite, de trop communiquer dans les médias, de ne pas assez dialoguer avec les syndicats.
  • Mais l’homme n’a pas encore rencontré le niveau d’opposition que certains de ses prédécesseurs avaient rencontré. Et il garde pour l’heure l’oreille du président.

Le risque, quand on gravit un sommet très vite, c’est de dégringoler. C’est ce qui arrive actuellement à Jean-Michel Blanquer. Bonne surprise du début du quinquennat Macron, ce technicien de l’éducation s’est vite imposé comme une pièce maîtresse du gouvernement. Invité vedette des plateaux télés, respecté par la communauté éducative pour sa maîtrise des dossiers, admiré pour sa détermination à secouer le « mammouth », y compris par l’opposition, l’homme a bénéficié d’une sorte d’état de grâce pendant longtemps.

Mais depuis quelques mois, le ministre a perdu de sa superbe. Dans le dernier baromètre Ifop pour Paris Match et Sud Radio, il n’est plus qu’à 32 % d’opinions favorables, alors qu’il était à 38 % en mars. « Il a certes remonté de 3 points en un mois, mais il n’est pas parvenu à revenir à son niveau d’avant. Car le ministre « Amélie Poulain », très apprécié par de nombreux Français, est confronté à une crise sérieuse due à son projet de loi « pour une école de la confiance » et à sa réforme du lycée. Notre baromètre montre d’ailleurs que sa cote de popularité a davantage baissé chez les parents d’élèves que chez les autres Français », analyse Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop. « Il semblait être l’homme qui marchait sur l’eau, mais ce n’est plus une évidence », ironise Stéphane Crochet, secrétaire général du Se Unsa.

Sa loi sur l’école passe mal

Une perte d’aura qui était assez prévisible, selon Laurent Frajerman, chercheur au centre d’histoire sociale de Paris I et à l’institut de recherches de la Fédération syndicale unitaire (FSU) : « Les ministres de l’Education connaissent toujours une première période heureuse : ils sont très exposés médiatiquement, ils identifient bien les problèmes à traiter. Mais les difficultés commencent quand ils passent au concret et doivent faire appliquer leurs réformes. Vincent Peillon* a bien connu cette disgrâce avec la mise en œuvre de la réforme des rythmes scolaires », explique-t-il.

Le projet de loi « pour une école de la confiance », actuellement en discussion au Sénat, a cristallisé certaines crispations. « L’article 1, qui appelle les enseignants à l’exemplarité , donne l’impression que le ministère veut mieux les contrôler, ce qui n’est pas très adroit de sa part », estime Bruno Poucet, historien de l’éducation. Un article qui tombe d’autant plus mal que sur les réseaux sociaux, certains enseignants se sont plaints d’avoir subi des pressions hiérarchiques quand ils ont refusé de soumettre leurs élèves aux évaluations sen CP et CE1, ou quand ils ont critiqué ouvertement le projet de loi pour l’école de la confiance. « Ces mises en cause ont été interprétées comme des signes de l’autoritarisme de Jean-Michel Blanquer », estime Stéphane Crochet.

La méthode Blanquer ne plaît pas à tout le monde

Le rapprochement entre école et collège au sein d’établissements publics des savoirs fondamentaux (EPSF) a aussi suscité l’ire de la communauté éducative. « Avec les EPSF, il est venu toucher à quelque chose de très affectif : l’école primaire. Et l’on ne sait pas ce qui ressortira de ce projet de loi. La confiance est définitivement rompue avec les enseignants », affirme Stéphane Crochet. « Cette idée est intéressante, mais mérite d’être davantage expliquée. Or, le ministre n’a pas suffisamment su donner de sens à son action », relève Bruno Poucet. Et le fait qu’il soit monté au front pour dénoncer les « bobards » colportés sur sa loi a mis de l’huile sur le feu. Au final, le texte a suscité des occupations des bureaux de directeurs par les parents d’élèves, des manifestations, des grèves et des opérations écoles désertes.

Parallèlement au fond, la forme pose elle aussi question. Car la méthode Blanquer est décriée par ses détracteurs. « Le ministre veut aller vite et obtenir des résultats pendant le quinquennat. Et le rythme des transformations qu’il initie est trop soutenu pour que le terrain puisse suivre sereinement. Ça met les acteurs du monde de l’éducation sous pression », estime Marc Vannesson, délégué général de VersLeHaut, un think thank dédié à l’éducation qui se définit comme non partisan. Un avis partagé par Stéphane Crochet : « Il a perdu en crédibilité sur la réforme du lycée, en ne prenant pas en compte l’incertitude sur la capacité des établissements à la mettre en œuvre ». Reste que l’on ne peut nier le déterminisme du ministre, comme le souligne Bruno Poucet : « Il a eu le courage d’affronter certains dossiers ambitieux, comme la réforme du bac, qui n’avait pas été abordée depuis des années ».

« Il n’a pas encore adopté la posture de l’homme politique obligé de faire des compromis »

Après un round d’observation plutôt pacifiste avec les syndicats d’enseignants, les relations se sont donc tendues ces derniers mois. « Nous n’avons pas vraiment de visibilité sur son action et nous découvrons parfois certaines mesures lors des interventions médiatiques du ministre, sans qu’il nous ait concertés auparavant », explique Stéphane Crochet. Et contrairement à certains de ses prédécesseurs, « Jean-Michel Blanquer n’a pas cherché à avoir des alliés dans le monde syndical. Et il doit faire face à une FCPE plus combative avec ses nouveaux présidents », souligne Laurent Frajerman. Bruno Poucet enfonce le clou : « Il a exercé beaucoup de fonctions techniques, sait de quoi il parle, et donne parfois l’impression de quelqu’un qui n’a pas besoin d’être écouté. Il n’a pas encore adopté la posture de l’homme politique obligé de faire des compromis ».

Sa manière de communiquer lui est aussi souvent reprochée : « Il a souvent annoncé des mesures cosmétiques, qui n’ont pas plu. En revanche, sur certains sujets sur lesquels il est attendu, il demeure absent. Exemple : après le mouvement #pasdevague, il avait ainsi annoncé un plan contre les violences à l’école qui n’a toujours pas vu le jour », souligne Laurent Frajerman. Il est aussi taxé d’être parfois déconnecté du terrain : « Les messages qu’il envoie au niveau national sont souvent en contradiction avec ce qui se passe dans les établissements », relève Marc Vannesson.

Certains de ses prédécesseurs ont connu de trous d’air plus violents

Reste à savoir si cette mauvaise passe va durer pour Jean-Michel Blanquer. Une hypothèse à laquelle ne croit pas Bruno Poucet : « Les réactions sont encore modérées par rapport à celles qu’avaienrecueillies certains de ses prédécesseurs. Il faut se souvenir, par exemple, du tombereau de critiques qu’avait reçu Vincent Peillon avec sa réforme des rythmes scolaires. Et il n’en est pas au stade d’être désavoué comme Claude Allègre, qui avait dû démissionner », évoque-t-il. Même son de cloche chez Marc Vannesson : « La contestation de son action n’est pas généralisée et il fait encore avancer sa réforme du lycée. En outre, l’histoire a démontré qu’un ministre de l’Education peut commencer à s’inquiéter quand les jeunes descendent dans la rue. Et pour l’instant, la mobilisation des jeunes a été assez limitée depuis le début du quinquennat ».

Après le grand débat, plusieurs mesures ont été annoncées dans le domaine de l’éducation, ce qui semble aussi montrer que le ministre a toujours l’oreille du président. Les prochaines semaines devraient cependant être décisives pour le locataire de la rue de Grenelle : « La dernière mouture du texte sur l’école de la confiance pourrait être l’allumette qui mettra le feu aux poudres », prévient Stéphane Crochet.

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* Ministre de l’Education de mai 2012 à mars 2014, durant le quinquennat Hollande.

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