E-sport : Comment le stream bouleverse le rapport entre joueurs pros et leur public

Xewer en plein stream — SOLARY

  • Interview, reportage, enquête… Le dernier jeudi de chaque mois, 20 Minutes se plonge dans l’e-sport et son impact sociétal.
  • Au menu ce jeudi, la diffusion des parties en direct en ligne – autrement appelé le streaming – qui révolutionne le rapport entre le joueur et son public.
  • Un bouleversement dans l’ère du temps : la quête de proximité entre les fans et leurs stars, entre consommateurs et influenceurs.

Tous les derniers jeudis de chaque mois, 20 Minutes cause e-sport. A travers des enquêtes, des portraits, des interviews ou des reportages, nous tenterons de vous ouvrir les portes pour tout savoir du monde de la compétition dans les jeux vidéo, véritable phénomène de société et business florissant. Aujourd’hui : comment le streaming sur Twitch a bouleversé le rapport joueurs-public.

A peine 10h et ça pianote déjà frénétiquement sur les claviers. Chez Solary, équipe professionnelle d’e-sport, les Beethoven, Mozart et Chopin se nomment Felkeine ou Hunter et jouent aux jeux vidéo plus qu’à la septième symphonie. Des parties filmées et diffusées en direct sur la plate-forme de streaming Twitch, attirant à chaque heure du jour ou de la nuit des milliers de viewers. Dans leurs locaux de Tours, ce sont trois web tv qui tournent en continue de 9 h à 2 h du matin, et 24 h sur 24 lors des pics d’audience, pendant les périodes scolaires.

Le fonctionnement est simple : chaque joueur joue trois heures à son jeu fétiche (Hearthstone, League of Legend ou Fortnite, parmi les plus populaires actuellement) en stream, avant de passer le relais à un autre. Les parties sont diffusées en direct, filmant le match et le visage du joueur. Un chat projeté sur un second écran permet des interactions entre le public et le gamer, qui répond aux questions de son audience ou réagit aux remarques.

Le stream est-il du sport ?

Si le streaming n’est pas considéré par les joueurs pros comme le plus gros de leur entraînement, il n’en est pas moins devenu essentiel à l’e-sport. Chaque partie attire des milliers de spectateurs, quand le nombre n’atteint pas cinq ou six chiffres. Une composante qui modifie profondément le rapport entre sportifs et public : « C’est étrange, car il y a un lien de proximité avec le public, à la fois factice et réel, soulève Théo « Felkeine » Dumont, récent vainqueur du Master Tour de Séoul sur Heartstone, Des gens m’interpellent dans la rue, m’appellent par mon prénom, me racontent ce que j’ai pu dire il y a sept mois. C’est une vraie force de se savoir si soutenu et de le voir concrètement avec des messages, cela donne forcément un coup de boost, notamment avant une compétition ».

Certains joueurs y trouvent un réel intérêt sportif, comme Romain « Caëlan » Albesa, venu vanter l’apport de la didactique après sa session matinale sur League Of Legend : « Au début, streamer m’a beaucoup aidé. Le fait d’expliquer à chaque fois mes actions en même temps que je les réalisais m’a permis de prendre de meilleures décisions et m’a forcé à réfléchir sur le pourquoi je réalisais telle action plutôt qu’une autre. Une sorte d’introspection de ma manière de jouer. »

Une exception. « Dans le milieu de l’e-sport, le streaming et le monde professionnel sont deux univers qui se mélangent encore peu, le stream étant trop chronophage pour permettre un bon niveau de performance en compétition, appuie Nicolas Besombes, docteur en Sciences du sport et spécialiste des nouvelles identités sportives et numériques. Tout l’enjeu désormais, avec l’explosion du stream mais aussi du niveau de jeu des compétitions, est de réussir à allier les deux. »

Un indispensable pour s’améliorer ?

C’est donc surtout les joueurs amateurs qui s’en frottent les mains. Simon, 15 piges, passe chacune de ses pauses midi sur Twitch. Une occupation qui pompe également pas mal de ses soirées après le lycée. Un indispensable selon lui pour s’améliorer : « Si tous les footeux pouvaient voir chaque jour Messi s’entraîner au coup franc, il y aurait beaucoup plus de frappes en lucarne même sur les terrains de districts. Dans l’e-sport, on a cette chance de voir les meilleurs joueurs quotidiennement, ce qui nous permet de progresser et d’apprendre beaucoup plus vite. »

Felkeine développe : « A un moment ou à un autre, tu seras forcément bloqué à un palier si tu ne regardes pas les grands joueurs. Il y a des combinaisons, des stratégies, des manières de faire que tu ne peux acquérir seul, ou alors en y passant un temps fou. Le stream est un accélérateur de niveau. Moi-même j’en consomme beaucoup pour apprendre encore et m’améliorer. »

Nicolas Besombes se veut moins certain. « Il n’y a à ce jour aucune étude montrant une corrélation entre le fait de regarder du streaming et l’amélioration de son niveau, assure-t-il. Mais c’est pourtant l’une des raisons principales d’en consommer, si ce n’est LA raison. »

Passer outre la performance

Pourtant, le stream est loin de se résumer à la performance ni même à la partie. Il suffit de tendre l’oreille dans les locaux de Solary pour entendre les streamers parler à leur audience de Basket NBA, de plan carte bleue au restaurant ou de films préférés au cinéma. « Souvent, le jeu devient secondaire, une toile de fond, et l’intérêt vient de la discussion entre le streamer et le chat. Quand le débat m’intéresse trop et qu’une partie vient de finir, ça m’arrive même de ne pas en relancer une pour participer pleinement à la discussion », souligne Caëlan.

Alexis « Chap » Barret cumule les casquettes à Solary : cofondateur, actionnaire, streamer et joueur professionnel sur League of legend. Il précise : « Seuls les meilleurs joueurs du monde peuvent se permettre de ne pas trop parler, leur niveau de jeu suffit à attirer les spectateurs. Pour tous les autres, il faut aussi être un peu animateur, alimenter la discussion, savoir raconter des choses. Il n’y a pas de formules magiques : chaque streamer a sa personnalité, certains sont très didactiques, d’autres très drôles, d’autres amènent bien le débat… Chacun fait ce qu’il veut, mais tous ont le même objectif : intéresser une foule, indépendamment du niveau du jeu. »

Le joueur LRB en pleine action Le joueur LRB en pleine action – SOLARY

« J’ai presque l’impression que c’est un pote »

En attendant d’ouvrir Twitch, Simon explique comment une chaîne l’emporte sur une autre : « On vient pour le jeu, on reste pour le joueur. Au début, tu cherches qui est le meilleur dans ses parties, puis tu t’attaches à des gens, à des personnages. Et puis on joue souvent seul dans sa chambre, alors ça nous fait une présence. » Pour reprendre la filiation footballistique : « Je serai moins intimidé si je croisais Chap que Mbappé, car ça fait des années que je l’écoute, j’ai presque l’impression de le connaître, que c’est un pote, même si lui ignore tout de moi. »

Le storytelling est l’un des moyens de Solary pour gonfler son audience, selon Amaury, manager de l’équipe : « A la place de prendre les meilleurs joueurs du monde déjà installés, on va essayer de chercher des jeunes joueurs un peu rookie. Du coup, le public les verra grandir et progresser, il y aura un fort attachement, ils se disent “j’étais là dès ses débuts” lorsque nos joueurs arrivent au sommet ».

Pour Felkeine, cette question de l’attachement va au-delà de l’e-sport : « Avec Internet et les réseaux sociaux, on veut se sentir proche de nos sportifs, nos chanteurs, nos peoples préférés. Les footballeurs à qui on nous compare souvent sont extrêmement actifs désormais sur Instagram ou Twitter. L’e-sport a juste poussé le concept à son paroxysme avec le stream. »

« Cela peut détruire certains joueurs »

« C’est non seulement aller voir Mbappé directement au camp des loges, mais en plus pouvoir interagir directement avec lui. Dans un monde qui recherche de la proximité entre le consommateur et l’influenceur, le streaming est une révolution », note Nicolas Besombes.

Même si le chat peut aussi parfois se montrer cruel. « Après une compétition ratée ou un mauvais score, tu te prends pleine tête des messages extrêmement négatifs », note Feilkeine, qui avoue avoir eu du mal à gérer les critiques au début.

« Cela peut détruire certains joueurs, d’autres ça les motive. Les meilleurs joueurs ont beaucoup d’ego, et il faut veiller sur celui-ci », poursuit Romain « Samchaka » Melaye, coach e-sport dont le métier a été « bouleversé par le stream. Aujourd’hui, savoir prendre du recul sur ce que dit le chat fait partie des compétences nécessaires pour un joueur pro. »

« Payer l’abonnement, ça me permet d’apporter ma pierre »

Parce que l’enjeu est aussi financier. « Le seul streaming nous offre assez de revenus pour payer l’ensemble des joueurs et les tournois », raconte Amaury. Certains tournois sont ainsi financés entièrement par le public.

Grossièrement, le stream rapporte de l’argent en trois parties : les publicités – diffusées toutes les heures environs – les abonnements (Twitch est gratuit mais l’abonnement à une chaîne permet d’éviter les publicités ainsi que d’avoir des badges et émoticones spéciaux à mettre dans le chat) et les dons – un viewer pouvant donner en direct de l’argent à une chaîne Twitch. A cela s’ajoute le sponsoring, des entreprises qui vont par exemple rémunérer le streamer pour qu’il utilise son matériel ou boive l’une de ses boissons en direct. A titre indicatif, un streamer comptabilisant entre 1.000 et 1.500 spectateurs en moyenne et 600 abonnés (4,99 euros par mois dont 30 % reviennent à Twitch) gagne entre 3.000 et 6.000 euros par mois, en fonction du nombre « d’opés » pubs qu’il aura signé.

Simon indique pourquoi il a choisi de s’abonner à ses streamers favoris : « En soi, je m’en fous d’avoir quelques publicités par heure. Mais payer l’abonnement, cela permet d’apporter ma pierre. Il y a dans l’abonnement l’idée d’un soutien inconditionnel : je ne sais pas ce que vous allez faire durant le mois mais je paie car je crois en vous. Dans le don, c’est plus “Tu as fait une action de folie donc je te félicite”, j’aime moins cette manière de penser… »

Pérenniser une carrière

Pour les joueurs professionnels, le stream est également un moyen de pérenniser des carrières extrêmement courtes. Corentin « Hunter » Tardif, l’un des meilleurs au monde sur Fortnite, analyse : « Le joueur professionnel est dépendant de son jeu : si celui-ci est en perte de vitesse, les revenus le seront aussi, et il sera difficile de retrouver un niveau similaire sur un autre jeu. » Un souci en moins avec le stream : « En diffusant nos parties, on se créé une communauté, venue d’abord pour notre niveau de jeu mais qui s’attache ensuite au personnage. Cette base de supporter nous suivra ensuite indépendamment du jeu sur Twitch. »

Pas étonnant donc que de plus en plus de joueurs professionnels se retournent vers le stream. Samchaka : « Diffuser des parties quotidiennement, cela permet d’humaniser le joueur. On va le voir faire des erreurs, avoir des jours sans, s’énerver quand une technique ne marche pas. C’est d’ailleurs une belle leçon pour les viewers : c’est en se plantant qu’on avance. Tant mieux que le stream fasse passer ce genre de message. »

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