Droits TV : « Bolloré tient à montrer qui a l’avantage dans le rapport de force », estime Pierre Maes

Canal+ et beIN, le retour du duopole? — FRANCK FIFE / AFP

  • Dans une interview au Figaro, le président du directoire de Canal +, Maxime Saada, a révélé une partie de la stratégie du groupe par rapport aux Droits TV de la L1.
  • Canal entend rétrocéder les matchs de son lot 3.
  • Pour Pierre Maes, auteur du livre Le Business des droits TV du foot, il s’agit pour Vincent Bolloré de s’inscrire dans le rapport de force.

Nouveau tournant dans la grande telenovela des droits TV du foot français. Canal +, que de nombreux suiveurs érigeaient en chevalier providentiel du foot français après la lâche désertion de Mediapro, choisit finalement le rapport de force.

Dans un entretien accordé au Figaro, le président du directoire du groupe Canal+ Maxime Saada se dit résolu à lâcher ses matchs et réclame un nouvel appel d’offres pour la Ligue 1, un produit qui s’est, dit-il, « dégradé ». Pour Pierre Maes, auteur du livre  Le business des droits TV du foot, ce discours marque une rupture avec l’apaisement annoncé entre la LFP et Canal, fin 2020.

Que retenez-vous en premier lieu du discours tenu par Maxime Saada ?

Si on distingue la forme et le fond, sur la forme c’était surprenant dans la mesure où tout le monde, et moi le premier, imaginait que Canal et la Ligue étaient en train de négocier dans un climat apaisé et serein, selon les termes de Vincent Labrune lui-même, qui a vanté le retour d’une sérénité entre Canal et la Ligue à la mi-décembre. Je pensais qu’ils s’étaient occupés à faire le maximum pour aller plus vite le possible et force est de reconnaître que mardi, on n’a pas vu le discours de quelqu’un qui était au milieu de négociations apaisées.

On reste finalement sur un registre revanchard…

Tout à fait. Mais au-delà de la revanche il y a surtout il y a du « muscle showing » du côté de Bolloré qui tient à montrer qui a l’avantage dans le rapport de force aujourd’hui et qui envoie Maxime Saada expliquer tout ça en détail.

Quid de beIN et du lot 3 ? Et plus globalement de ce nouvel appel d’offres que Canal propose ?

Je pense qu’il faut gratter un peu pour l’histoire de ce lot 3. D’abord sur l’analyse, il a entièrement raison de dire qu’il a été surpayé en raison des circonstances de l’appel d’offres. Je crois que la priorité pour Canal c’est d’arrêter de payer aussi cher pour ce lot 3. C’était des offres successives et ce lot 3 s’est retrouvé central à un moment donné. En outre la concurrence était à l’époque très forte entre les opérateurs et elle ne l’est plus aujourd’hui. On sait que c’est la concurrence qui fixe le prix et donc il a raison sur l’analyse.

Après, quand il dit « nous allons rendre les droits », non, ça n’existe pas. On ne rend pas les droits. Il est tenu par un contrat avec beIN donc il n’est pas question de les rendre. Par contre il se montre un peu plus précis sur la manière dont il souhaite le faire, c’est-à-dire en ne payant pas la prochaine facture. Donc il nous fait un petit coup à la Mediapro en disant qu’il ne payera pas la facture du 5 février et qu’à ce moment-là, la Ligue serait obligée de lui reprendre les droits. Je pense que c’est ce qu’il appelle rendre les droits.

Mais même dans ce cas, ils retourneront d’abord entre les mains de beIN, non ?

Dans cette interview, Saada semble parler pour beIN. On dirait effectivement que le duo est plus uni que jamais. On appelle ça un duopole, un monopole formé par deux parties. Ils sont bien sûr en position de force. Il n’y a plus de concurrent sérieux autour du binôme.

Saada prend-il comme il le dit un risque en réclamant un nouvel appel d’offres ou est-il au contraire très serein et conscient de sa position de force ?

Le problème d’un appel d’offres c’est que, quoi que vous fassiez, il y a toujours un risque puisqu’un appel d’offres est par définition ouvert et transparent. Si le petit frère de Mediapro – qu’on ne connaît pas encore – se réveille dans une partie du monde et vient acheter les droits… Actuellement c’est ça, le risque encouru par Canal.

Est-il envisageable de voir Canal mettre la main sur toute ou grande partie des matchs au terme de ce nouvel appel d’offres ?

Ce qui intéresse Canal, ce sont les affiches. Aujourd’hui, il leur manque le top 10, les dix meilleurs matchs de la saison. Ça, ils ne l’ont pas. Ils ont les 28 autres, donc je pense que pour eux, la priorité c’est de récupérer les affiches. Pour autant qu’ils aient envie de récupérer quelque chose, ils ne sont pas intéressés par le volume. Y aura-t-il d’autres parties qui se déclareront pour des lots non prioritaires pour Canal ? Peut-être. Je le souhaite à la Ligue et aux clubs.

Certains imaginent les Gafam s’immiscer dans la brèche. Qu’en dites-vous ?

C’est difficile de prévoir leur stratégie. Mais ce qu’on voit c’est qu’il n’y en a qu’un qui investit de manière significative c’est Amazon, qui se contente clairement de petits lots à des prix bradés. Donc oui, on peut envisager Amazon dans l’avenir pour un petit lot en France.

La valeur de la Ligue 1 va diminuer, on le sait depuis le début de cette affaire. Mais a-t-on à travers ce discours une idée plus précise de cette dévaluation ?

Jusqu’ici je trouvais qu’envisager une somme autour de la moitié du montant qui était rêvé, c’est-à-dire 1,15 milliard, par saison était réaliste. Maintenant quand je vois cette interview, je me dis qu’on pourrait aller plus bas. On peut penser qu’on descendra sous le demi-milliard. C’est en tout cas une sorte de message que Canal veut nous faire passer. Soyons clairs, ce n’est pas tant ce que pense que ce que je lis entre les lignes.

Pour conclure, dans quelle position Canal + met la Ligue en montrant les muscles de la sorte ?

Je pense que la position actuelle de la Ligue se définit en un mot : cauchemar. Il n’y a pas pire, il n’y a pas d’exemple d’une ligue qui se trouverait dans d’aussi sales draps. Est-ce qu’elle a des choix ? Les clubs ont le couteau sous la gorge. Il faut du cash et du cash il n’y en a plus. Cauchemar ; parce qu’il n’y a pas vraiment d’options qui se dessinent. Il n’y a aucune maîtrise de la situation, aucune option et même aucun chemin.

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