Drogue : « Au Portugal, la police est bien plus efficace depuis la dépénalisation », estime le coordonnateur national antidrogue

Des policiers à Lisbonne en décembre 2019 (illustration) — PATRICIA DE MELO MOREIRA / AFP

  • Le Portugal a mis en place en 2001 une politique de décriminalisation de la consommation de l’ensemble des drogues pour lutter contre la crise sanitaire liée aux addictions.
  • Cette politique a fait ses preuves, estime João Goulão, l’un des artisans de cette réforme, qui s’est entretenu avec 20 Minutes.
  • Le directeur général du Service d’intervention pour les comportements d’addiction et de dépendance, qui assure à ce titre la coordination de la lutte antidrogue, estime que l’adoption d’une politique comparable par d’autres pays européens « pourrait être un pas en avant. »

Alors que le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a réaffirmé la volonté du gouvernement de réprimer la consommation de drogues, notamment de cannabis, en France, le Portugal a opté il y a près de 20 ans pour une politique opposée. Gangrené par la consommation d’héroïne et par le VIH, le pays a mis en oeuvre la décriminalisation de l’usage de tous les stupéfiants en 2001. Tandis que 100 000 portugais étaient héroïnomanes en 1999, près de 50 000 le sont aujourd’hui, selon le Service d’intervention pour les comportements d’addiction et de dépendance (SICAD). En 2019, 8% des Portugais âgés de 18 à 34 ans avaient consommé du cannabis au cours de l’année écoulée, contre 21,8% des Français. 

Membre de la commission qui a rédigé le rapport à l’initiative de la politique antidrogue, João Goulão a répondu aux questions de 20 Minutes. Pour le médecin, qui dirige le SICAD, « la prévention et l’intervention sont aujourd’hui plus simples puisque le sujet n’est plus un tabou » dans cette ancienne dictature où les consommateurs de drogues étaient systématiquement emprisonnés.

João Goulão, directeur général du Service d'intervention pour les comportements d'addiction et de dépendance (SICAD)

Votre pays a choisi une stratégie de lutte contre la consommation de stupéfiants unique en Europe. Comment sont désormais traitées les affaires d’usage de drogues ?

Il y a désormais une distinction entre la procédure criminelle et la simple procédure administrative. Les personnes arrêtées pour possession ou consommation de drogues sont amenées au commissariat où la police détermine, selon la quantité, si les substances sont destinées à un usage personnel ou non. S’il n’y a pas de soupçon de trafic, ces personnes sont convoquées devant une « commission de dissuasion de la toxicomanie », formée de médecins, représentants juridiques et travailleurs sociaux.

Plutôt que de lancer des poursuites judiciaires, l’objectif est de déterminer la teneur du problème lié à la drogue. Même si vous n’avez pas une consommation de drogues problématique, la commission vous proposera un accompagnement social ou psychologique si vous le souhaitez. Si vous êtes en situation d’addiction, elle vous invitera à suivre un traitement ou à vous rendre dans un centre de désintoxication. Vous êtes en droit de le refuser, mais vous vous exposez, en cas de récidive, à des sanctions pénales.

Avec de telles mesures, comment les autorités luttent-elles contre le trafic de stupéfiants ?

Il faut retenir que celles et ceux arrêtés avec une quantité dépassant les limites légales sont poursuivis jusque devant les tribunaux et risquent des condamnations. La décriminalisation de la consommation de stupéfiants n’a été que la modification d’un article de loi sur la drogue : celui concernant l’usage personnel de substances. Tout ce qui implique la lutte contre le trafic de drogues est inchangé depuis 1993.

Nous avons donc les mêmes outils légaux. Et je dirais que les autorités policières sont bien plus efficaces depuis la dépénalisation. Elles ne perdent plus leur temps, leur énergie et leurs moyens pour les usagers, et peuvent se consacrer aux grosses organisations criminelles.

Que répondez-vous aux personnes qui considèrent que ces mesures poussent la population à la consommation de drogues ?

C’est tout à fait l’inverse ! Les usagers demandent et acceptent plus aisément les traitements s’ils en ont besoin. Même si des sanctions (travaux d’intérêt général, amendes, obligations de soins…) sont prévues pour les récidivistes, les consommateurs ne sont plus stigmatisés pour le restant de leurs jours. La prévention et l’intervention sont plus simples puisque le sujet n’est aujourd’hui plus un tabou.

Vous semblez très satisfait de la situation portugaise concernant les drogues. Conseilleriez-vous aux autres pays d’Europe comme la France de donner une chance à l’approche adoptée au Portugal ?

Oui. Je pense que la décriminalisation de l’usage des stupéfiants dans les pays européens ne serait pas absurde. Bien évidemment, les sociétés et les habitudes sont différentes selon les pays. Mais que d’autres adaptent cette politique pourrait être un pas en avant. Nous avons encore beaucoup de défis, notamment la lutte contre le trafic de drogues sur Internet et l’émergence des nouvelles drogues de synthèse. Mais je me réjouis des résultats obtenus jusqu’ici.

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