Double nom à la naissance : « La loi actuelle sur la dévolution du nom de famille est violente pour les femmes »

En France, huit enfants sur dix portent exclusivement le nom du père. — AFP
  • En France, huit enfants sur dix portent encore le nom de leur père, alors que la loi autorise à porter le double nom de famille ou le nom de la mère.
  • Une norme qui se perpétue et qui a poussé le collectif Porte mon nom a demandé l’automatisation du double nom de famille.
  • Pour sa fondatrice, Marine Gatineau Dupre, cela pousserait vers une société plus juste.

Depuis la loi du 4 mars 2002, les parents peuvent transmettre le nom du père, celui de la mère, ou les deux. Pourtant, dix-sept ans plus tard, 81,4 % des enfants nés en 2019 portaient encore seulement le nom de famille du père, contre 6,6 % celui de la mère et 11,7 % le double nom, selon l’Insee. Les choses évoluent très lentement. Ils étaient ainsi 83 % en 2013 à porter uniquement le nom du père, soit une quasi-stagnation en six ans.

Comment faire évoluer ce monopole ? Le collectif Porte mon nom, créé en 2019, milite pour une automatisation du double nom à la naissance. Fort de plusieurs milliers de signataires, cette proposition va être étudiée par le Garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti. 20 Minutes a interrogé la fondatrice du collectif, Marine Gatineau Dupre.

Comment expliquer que huit enfants sur dix portent encore le nom du père, alors que la loi laisse le choix depuis 2002 ?

Parce que c’est la norme et que la norme s’auto-alimente. Une mère qui veut que l’enfant porte son nom, seul ou avec celui de son conjoint, risque une incompréhension de la part de son partenaire, voire s’expose à des violences. Et quand on est enceinte et fragile, au moment de décider donc, on veut éviter les disputes, on se plie à la volonté de l’autre. Mais même pour les hommes, cela s’avère compliqué ! J’ai reçu le témoignage d’un homme au sein de mon collectif qui a souhaité que son enfant porte uniquement le nom de la mère. Il est accusé par les autres parents de renier son enfant ou de ne pas l’assumer, voire de l’avoir adopté !

C’est pour cela que laisser le choix n’est pas suffisant, car lorsqu’une norme est à 80 % en faveur des hommes, vous êtes sûre qu’il est risqué de s’y opposer. Il faut donc changer de norme, et normaliser le double nom. S’il faut faire des démarches pour garder uniquement le nom du père, déjà le pourcentage baissera plus rapidement. La norme ne changera pas d’elle-même, il faut mettre une sérieuse poussée.

En quoi est-ce problématique d’avoir 80 % d’enfants qui portent le nom du père ?

Premièrement, cela invisibilise les mères et les femmes. C’est un procédé ancestral qui n’a plus beaucoup de sens à notre époque. On n’est plus chez les Tudor ou au temps de l’héritage des terres pour le seul fils aîné. La loi actuelle sur la dévolution du nom de famille est violente pour les femmes, ne correspond pas à notre société actuelle, et porte atteinte aux libertés. Pour un parent dont l’enfant ne porte pas le nom, c’est une accumulation de problème : il faut toujours se justifier que cet enfant est le sien, ce qui fait perdre un temps et une énergie folle. Et vu qu’à 80 %, c’est le nom du père, ce sont les femmes qui subissent majoritairement ce tort.

Conséquence pernicieuse : afin de s’éviter ces galères au quotidien, les femmes sont encouragées à prendre le nom de leur mari, ce qui participe à leur invisibilisation. Enfin, dans un pays où 45 % des mariages finissent par un divorce, le double nom permettrait de simplifier énormément de choses pour l’enfant.

Le double nom se veut donc être une mesure féministe ?

Oui, même si on ne peut pas le résumer qu’à cela. Il faut également penser aux personnes ayant subi des violences, des viols, des traumatismes dans leurs familles et qui vivent très mal le fait de porter un nom associé à un souvenir douloureux ou une personne.

Aujourd’hui, changer de nom est un véritable parcours du combattant qui prend bien souvent plusieurs années. Notre souhait est que l’enfant, à sa majorité, puisse choisir le nom qu’il porte : soit le double nom, dans l’ordre qu’il désire, soit celui du père, soit celui de la mère. Cela permettrait à certaines victimes de bien plus facilement s’émanciper d’un nom douloureux. On doit pouvoir être libre de son nom, ce que la société actuelle ne permet pas !

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