Djihadisme : Pourquoi la France a-t-elle changé sa doctrine en rapatriant 16 mères détenues en Syrie ?

Elle a longtemps refusé de revoir sa politique du « cas par cas » concernant le rapatriement depuis la Syrie de femmes et d’enfants d’anciens combattants de l’organisation Etat islamique (EI). Mais la France a finalement revu sa copie. Ce mardi, 16 mères de famille françaises et 35 mineurs – dont 7 orphelins –, détenus dans les camps pour proches de djihadistes du nord-est de la Syrie, ont été rapatriés dans l’Hexagone, venant s’ajouter aux 126 enfants déjà rapatriés par les autorités depuis 2016.

« C’est clairement un changement de doctrine de l’Etat, il n’y avait eu aucun rapatriement depuis dix-huit mois, mais on espère que ça va continuer, que d’autres retours suivront », confie à 20 Minutes Marc Lopez, membre du collectif Familles Unies, qui rassemble des parents et des grands-parents d’enfants français toujours en Syrie ou en Irak. Jusqu’ici, en effet, l’exécutif rapatriait uniquement des enfants et sous certaines conditions : « Les mineurs isolés, les orphelins, (…) ceux dont la mère accepte le départ », avait déclaré le ministre français des Affaires étrangères de l’époque, Jean-Yves Le Drian, en février. Les adultes – dont les mères – devaient être jugés sur place, estimait Paris.

Pluie de rappels à l’ordre

Avec 80 femmes et 200 enfants recensés dans les camps de Roj et de Al-Hol du nord-est de la Syrie, contrôlés par les Kurdes, – où les conditions de vie sont « épouvantables », selon l’ONU –, la France avait jusqu’à aujourd’hui le plus gros « contingent » de l’UE et l’une des positions les plus dures en matière de rapatriement. Ce ne sont pourtant pas les rappels à l’ordre qui ont manqué. En février dernier, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU avait exhorté l’exécutif à changer sa doctrine, estimant que l’Hexagone violait les droits de ces enfants.

Fin avril, c’est la défenseure des droits, Claire Hédon, qui épinglait le gouvernement, réclamant le retour « dans les plus brefs délais » de tous les enfants français retenus dans les camps, ainsi que de leurs mères, estimant que « chaque jour passé (sur place) met en danger la vie de ces enfants exposés à des traitements inhumains et dégradants ». Quelques mois plus tôt, en décembre 2021, une Française âgée de 28 ans, diabétique, était morte, laissant orpheline une fillette de 6 ans.

Et la liste ne s’arrête pas là. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), l’Unicef, la Croix-Rouge, le coordonnateur des juges antiterroristes français, l’ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve ou encore des pédopsychiatres… Nombreux sont ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme.

« Des munitions pour la propagande djihadiste »

D’autant qu’à l’inverse de la France, la majeure partie des pays européens ont choisi depuis plusieurs années de rapatrier leurs ressortissants. « Au début, d’autres pays avaient la même ligne que nous. Mais après quelques mois, certains, comme l’Allemagne, la Suède, la Finlande, la Belgique, ont changé d’avis. On s’est retrouvé seuls à mener cette politique du « cas par cas », qui constituait à trier les mères et les enfants », analyse Arthur Dénouveaux, président de l’association de victimes « Life for Paris : 13 novembre 2015 », qui milite aussi pour le rapatriement des femmes et des enfants.

C’est la Finlande qui a ouvert le bal en 2019, annonçant vouloir rapatrier l’ensemble des enfants. Depuis, Helsinki a organisé le retour de six femmes et d’une vingtaine de mineurs. Idem pour nos voisins belges, qui ont annoncé en mars 2021 le retour de la trentaine d’enfants belges détenus, et de 21 femmes « au cas par cas ». Douze d’entre elles et 26 mineurs ont d’ores et déjà été rapatriés. L’Allemagne a, elle, finalement ramené 12 femmes et quarante enfants depuis 2019. La Suède, le Danemark ou les Pays Bas ont suivi.

Car tous s’accordent sur un point : « Les laisser, c’est faire en sorte qu’ils deviennent les terroristes de demain », avait déclaré Alexander De Croo, le Premier ministre belge, en mars 2021. « Les djihadistes vont dire « regardez, on ne donne pas aux musulmans les mêmes droits qu’aux autres, on est persécuté, donc il faut réagir », c’est très dangereux. Et on ne parle même pas du risque d’endoctrinement dans les camps. Ne pas les rapatrier, c’est donner des munitions pour la propagande djihadiste », estime Arthur Dénouveaux.

« Ces enfants sont victimes du terrorisme, de leurs parents »

Paris aurait-il entendu le message ? « L’Etat semble en tout cas avoir pris acte que rapatrier des mineurs sans leur mère n’est pas conforme à l’intérêt supérieur de l’enfant », estime Marc Lopez, dont quatre petits-enfants sont toujours détenus à Roj. « On réclame une politique humaniste. Arracher un enfant à sa mère, ce n’est pas possible. Ils sont victimes du terrorisme, de leurs parents, c’est deux poids, deux mesures », ajoute Arthur Dénouveaux, qui poursuit : « Si on arrive à judiciariser les mères et à prendre en charge les enfants, ça devrait nous convaincre ».

Ce mardi matin, à leur arrivée, les 16 mères ont été remises aux autorités judiciaires françaises. « Huit sont concernés par un mandat d’arrêt et seront présentées à un juge d’instruction dans les 24 heures. Les huit restantes, visées par un mandat de recherche, ont été placées en garde à vue », explique le Parquet national antiterroriste (PNAT) auprès de 20 Minutes. Les mineurs, eux, ont été pris en charge par les services d’aide à l’enfance et « pourraient être placés chez des membres de leur famille quand c’est possible », précise le PNAT.

« Même si leurs mères sont en détention, les enfants pourront continuer à les voir. C’est important pour qu’ils se reconstruisent, qu’ils puissent avoir une vie normale, un avenir », se réjouit Marc Lopez, qui espère que d’autres rapatriements – dont ceux de ses petits-enfants – suivront. Au total, une soixantaine de Françaises et plus de 160 enfants se trouvent encore dans des camps syriens.