Dixième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

« Ainsi, tous les jours, quelqu’un m’observait prendre ma douche. » — Casarsa / Getty

En partenariat avec Rocambole, l’appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé des épisodes précédents : Clémence, consultante débordée par son succès, rêve de devenir écrivain. Elle gagne un coaching de trois semaines auprès de Jean De Saint Geores, un auteur qu’elle admire. Il l’accueille dans sa propriété des Vosges, l’ancienne demeure du négociant colonial ruiné du XVIIIe siècle. L’atmosphère est pesante dans la demeure, le coach imposant à la jeune femme un rythme effrené.

S’aventurant dans une aile inexplorée du bateau, Clémence tombe sur quatre ancres du  XVIIIe siècle, dont une la trouble particulièrement, celle de L’Espérance. La jeune femme connaît en effet très bien l’histoire de ce bateau, puisque son ancien compagnon Abel, professeur d’histoire avait reconstitué cette frégate avec un groupe d’élèves. Ensemble ils projetaient de recréer le trajet de ce navire reconverti à la fin du XVIIIe dans la traite négrière, et disparu au cours d’une tempête dans les Caraïbes, engloutissant un trésor qu’Abel avait l’ambition de retrouver. Mais le professeur n’était jamais rentré.

Découvrant son secret, De Saint Geores séquestre Clémence dans une cave et la somme de finir le livre qu’elle écrit, sans quoi elle disparaîtra sans laisser de traces… Octave, le fils de son bourreau, semble disposé à l’aider à s’enfuir. Mais un soir dans la salle de bain, Clémence découvre des photos terrifiantes de femmes englouties par le lac…

EPISODE  10 – Dans les entrailles du château

Levant la tête, je vis une petite trappe se refermer. Elle était si bien dissimulée que je n’y avais pas prêté attention jusqu’alors. Ainsi, tous les jours, quelqu’un m’observait prendre ma douche. C’était  probablement de là qu’étaient tombés miraculeusement le flacon de désinfectant et le coton. Cela ne pouvait être qu’Octave. Les polaroïds en main, je réfléchissais à toute vitesse : s’il y avait une trappe à cet endroit aveugle, c’était qu’il y avait un passage, donc une possibilité de fuir.

La trappe était placée trop haut pour que je l’atteigne, et en empilant les quelques meubles de l’appartement, je prenais le risque de faire du bruit et ainsi alerter De Saint Geores. De toute façon elle était trop petite pour que je m’y glisse.

J’enfilai à la hâte des vêtements et me mis frénétiquement à courir dans l’appartement à la recherche de l’issue qui pourrait me sauver la vie. Je tournais comme un insecte affolé par la lumière, mais ne trouvais aucune piste. Surexcitée par cette découverte qui enfin me laissait entrevoir une lueur d’espoir, mes recherches étaient brouillonnes : je circulais d’un endroit à un autre, ouvrant la porte de l’armoire, me couchant sous le lit, démontant l’estrade de la baignoire, farfouillant dans les rideaux. Mais rien, rien, aucun indice. Plus je cherchais, plus je m’énervais et moins j’étais efficace. Aussi décidai-je de prendre un instant de mon temps compté pour réfléchir calmement. S’il y avait une trappe, il y avait un passage; il me fallait donc inspecter les murs entourant la salle de bain. C’est ce que je fis en tapant du poing pour essayer de trouver une résonance creuse. Mais je me rendis vite compte que les murs en pierre de taille du manoir étaient si épais qu’ils demeuraient opaquement silencieux. Je me concentrai alors sur l’agencement des pièces depuis la salle d’eau pour imaginer le tracé le plus logique. Mon cheminement mental m’amena jusqu’aux tentures déchirées par De Saint Geores dans l’après-midi. Et là, cachée derrière le lourd tissu de velours, je découvris une minuscule porte enfoncée dans le mur. Alors que je tendais la main pour saisir la petite poignée fondue dans le décor, la porte de ma chambre s’ouvrit brusquement, laissant apparaître la silhouette menaçante de mon tortionnaire. Prise de panique, je tentai dans un geste désespéré de forcer l’ouverture, mais elle me résista. Déjà, De Saint Geores fonçait sur moi. Il m’attrapa à la gorge et me plaqua contre le mur. Il planta ses yeux fous exorbités dans les miens. Son visage était si proche que je sentais son haleine chaude sur ma joue. Puis, d’une voix d’outre-tombe, il murmura au creux de mon oreille :

— Je pense, Madame, qu’il est temps de mettre fin à notre collaboration.

Je sentis ses doigts entrer dans la chair de mon cou, presser la trachée. Il continua, sans desserrer son étreinte :
— Il reste combien de chapitres ?

À court d’air, je suffoquais, incapable d’émettre un son. Il me secoua et  me répéta en hurlant :
— Il reste combien de chapitres ?

Je devais à tout prix gagner du temps et le convaincre de lâcher ma gorge. 
— Cinq maxi, parvins-je à articuler dans un souffle.
— Tu peux faire plus court.
— Trois ?
— Encore un petit effort.
— Deux ?
— Tu penses qu’en deux chapitres tu peux conclure brillamment MON livre ?
— … 

La tête commençait à me tourner.
— Réponds !
— Oui, non, je n’sais pas !
— Deux chapitres, ce n’est rien, hein ?
— …
— Ça s’écrit en un battement de cils.
— Oui.
— T’es sûre ?
— Oui…oui.
— Dans ce cas, je n’ai plus besoin de toi ; deux chapitres, c’est dans mes cordes.

Sans me lâcher, il ouvrit la petite porte cachée :
— Avant que tu crèves, on va jouer un peu d’accord ? Tu vas voir, on va bien s’amuser. 
Il me jeta sur le seuil et referma  la porte derrière moi.

J’étais dans le noir complet. Choquée, j’avais besoin d’un peu de temps pour recouvrer mes esprits. Je portai la main à ma gorge. J’avais mal. Était-ce le souvenir de l’étreinte de De saint Geores ou la peur ?

Mes yeux s’habituant à l’obscurité, je devinai des marches de pierre s’enfonçant dans les ténèbres. Un courant d’air insidieux et glacial s’y infiltrait ; je reconnus la plainte lugubre du vent qui se déchaînait au dehors. Que faire ? Ce couloir sombre et froid me paraissait bien peu engageant, mais il était ma seule issue. Il me fallait un peu de lumière pour me diriger dans les entrailles de pierre. Je pensai alors au petit paquet d’allumettes qui dormait dans mon sac. Alors que je posais la main sur la petite poignée pour ouvrir la porte, un cri de bête enragée provenant de ma chambre éclata. Le fracas des meubles renversés me fit bondir. Dans sa folie, De Saint Geores était en train de ravager la pièce de ma captivité. Terrifiée, je bondis sur mes pieds et m’enfonçai dans le corridor sépulcral. Ma progression était lente et pénible : les marches étaient inégales, le corridor étroit et le froid pénétrant. Mes mains qui suivaient le mur se prenaient sans cesse dans des fils légers et coriaces ; probablement les toiles des araignées dont je traversais à l’aveugle le royaume.

Finalement, le long déroulé de marches s’arrêta. Du bout du pied, j’évaluai le sol.

J’avancai à tâtons, les mains tendues pour deviner un obstacle éventuel. Soudain, j’entendis un claquement, comme une porte qui se referme, puis plus rien. Je sentis alors dans mon dos un grand courant d’air accompagné d’un bruissement sournois.  Quelque chose me frôla et, avant que je ne puisse comprendre la nature de ces sensations étranges, je fus happée dans un nuage d’ailes et de cris perçants. Une armée de chauves-souris s’abattait sur moi. Paniquée, j’hurlai et m’accroupis, les bras sur la tête. Mais cette attitude était inutile : je devais trouver la force de surmonter mon angoisse pour avancer et sortir de ce piège grouillant. À quatre pattes, la tête rentrée dans les épaules, percutée sans relâche par la faune frémissante, je cherchais une sortie mais je me heurtais sans cesse au mur de pierres froides. Alors qu’insidieusement je sentais ma volonté fléchir, mes mains touchèrent enfin ce qui sembla être un angle. Oui, il y avait bien un trou ! Toujours sur les genoux, je m’y précipitai, abandonnant derrière moi les battements d’ailes. 
J’étais maintenant dans un corridor plus étroit encore ; les murs de chaque côté semblaient vouloir se refermer sur moi. Les dalles du sol étaient humides et glacées, les murailles suintaient, je grelottais. Quand je me relevai, je faillis heurter le plafond. Je sentais sur mes jambes de petits chocs furtifs, d’invisibles mains qui tentaient de s’agripper à mes chevilles. Dans le noir complet, je perçus alors le son lugubre d’un grincement, comme si l’on ouvrait une grille rouillée. Puis, tout à coup, la lumière d’un vieux plafonnier fatigué m’aveugla. J’étais dans un couloir de pierre qui s’enfonçait  à perte de vue dans les entrailles du château. La lumière s’éteignit, se ralluma, puis se mit à clignoter frénétiquement. Je baissai les yeux et compris avec horreur la provenance des petites tapes sur mes chevilles : le corridor grouillait de rats. À cet instant, je fus assourdie par le grésillement du mégaphone crachant le rire diabolique de mon bourreau :

— Alors, elle te plaît la balade ? Je t’avais dit qu’on s’amuserait bien ! Et ce n’est pas fini : tu vas voir, l’épilogue que je t’ai prévu est époustouflant ! 

Terrorisée, je me mis à courir sous la lumière clignotante. J’écrasais les rongeurs qui galopaient dans une course irrationnelle et désordonnée. Ils tapissaient le sol et les murs, il m’en tombait sur les épaules, certains me mordaient, d’autres se débattaient dans mes cheveux.

Malgré la panique, je remarquai un gros anneau de fer qui semblait faire office de poignée. Il était attaché à une lourde porte creusée directement dans les pierres du mur suintant. Je me jetai dessus, poussant de toutes mes forces. Finalement, elle s’ouvrit lentement dans un grincement sinistre. Alors que je pesai à nouveau de tout mon poids pour la refermer, quelques rongeurs tentèrent de me suivre. J’écrasai au passage un gros rat qui poussa des cris perçants de douleur.

Lorsque je me retournai, la lumière était allumée ; comme si l’on m’attendait.  Je connaissais cette pièce ! J’étais dans la cave aux ancres. L’Espérance était là, elle m’attendait. Paralysée par l’horreur, je remarquai un objet carré posé près de son anneau : un appareil photo polaroïd.

(…)

Découvrez le prochain épisode ici même le 3 avril à 17 h ou sur l’appli Rocambole pour iOS ou Android.

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