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Dissuasion nucléaire : Annonces d’Emmanuel Macron lundi, quelles sont-elles ?

Emmanuel Macron va prendre la parole ce lundi sur la question de la dissuasion nucléaire française, depuis la base de l’Ile-Longue, à Brest, où sont stationnés les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). La France est le seul pays de l’Union européenne, et le seul pays européen avec le Royaume-Uni, à disposer de l’arme nucléaire.

« Des évolutions assez significatives » de la doctrine devraient être annoncées, affirme-t-on dans l’entourage du chef de l’Etat. Emmanuel Macron parlera ce lundi de la dissuasion nucléaire française depuis la base de l’Ile-Longue à Brest, où se trouvent les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). En raison des menaces de la Russie, il sera probablement question de la contribution de la dissuasion française à la sécurité de l’Europe, alors que des incertitudes subsistent concernant l’avenir du « parapluie » américain en Europe. Ce ne sera pas le seul thème abordé par Macron.

20 Minutes a interrogé deux experts en dissuasion nucléaire, Etienne Marcuz, de la Fondation pour la Recherche Stratégique, et Yannick Pincé, de l’Université Sorbonne Nouvelle. Ils envisagent – « au conditionnel », précisent-ils – les annonces d’Emmanuel Macron et analysent les enjeux autour de ce discours très attendu.

Deux composantes, la CNA et la CNO

Il convient de rappeler que la France est le seul pays de l’Union européenne, et le seul pays européen avec le Royaume-Uni, à disposer de l’arme nucléaire. Les autres nations bénéficient de la dissuasion élargie des États-Unis dans le cadre de l’Otan.

La dissuasion nucléaire française repose sur deux composantes : la composante nucléaire aéroportée (CNA) et la composante nucléaire océanique (CNO). La CNA est constituée de deux forces, les forces aériennes stratégiques (FAS) basées à Saint-Dizier (Haute-Marne) et la Force aéronavale nucléaire (FANu) de la marine nationale, qui opère depuis le porte-avions Charles de Gaulle. Bien que la France ne communique pas officiellement sur la puissance de ses armes nucléaires, il est établi que les Rafale de la CNA emportent le missile ASMPA-R, d’une tête nucléaire « d’une puissance d’environ 300 kilotonnes (kt) », selon Yannick Pincé. « À titre de comparaison, la bombe nucléaire lancée sur Hiroshima représentait 15 kt ».

Une arme « strictement défensive »

La composante océanique, faisant partie de la Force océanique stratégique (Fost), comprend quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) basés à l’Ile-Longue, à Brest. Chaque sous-marin transporte 16 missiles nucléaires M51, chacun pouvant porter jusqu’à dix têtes nucléaires d’environ 100 kt chacune, ce qui représente potentiellement 160 bombes nucléaires de 100 kt. En pratique, les SNLE en transportent probablement moins, car « les missiles M51 sont panachés pour offrir plusieurs solutions de tir, et certains d’entre eux n’ont vraisemblablement qu’une seule tête nucléaire », précise Yannick Pincé. La portée de ces missiles est d’environ 10 000 km. La France avait également une composante nucléaire terrestre jusqu’en 1997, lorsque les missiles préstratégiques Pluton et Hadès ont été retirés du service avec la fin de la guerre froide.

La dissuasion française « est strictement défensive et vise à répondre à l’éventualité d’une agression d’origine étatique », souligne Yannick Pincé. « Elle cherche à protéger nos intérêts vitaux, qui ne sont pas définis et restent volontairement flous, et ne se limitent pas à des considérations géographiques. Nous intégrons également la notion de stricte suffisance, c’est-à-dire que notre arsenal est conçu pour infliger à notre adversaire des dommages absolument inacceptables uniquement contre ses centres de pouvoir, ce qui signifie que l’on ne vise pas les villes ennemies. Mais comme les centres de pouvoir sont généralement situés dans des zones urbaines, cela entraînerait des milliers de morts ».

La doctrine prévoit aussi un tir d’avertissement, optionnel et non renouvelable, destiné à inciter l’adversaire à renoncer à ses actes d’agression contre la France.

Adapter la doctrine au nouveau contexte géopolitique ?

« L’objectif du discours d’Emmanuel Macron sera peut-être de moderniser la doctrine afin de l’adapter à l’évolution de la situation internationale. Notre doctrine actuelle a été globalement figée en 2008 par Nicolas Sarkozy, qui avait également décidé de réduire notre format à moins de 300 têtes nucléaires [290, contre un peu plus de 300 auparavant] et à deux escadrons des Forces aériennes stratégiques (FAS), contre trois auparavant », explique Etienne Marcuz. « En 2008, la menace principale était le terrorisme. Depuis, le contexte a beaucoup évolué, continue-t-il. Une doctrine doit s’adapter à son époque, et même sans parler de la protection de nos alliés européens, la doctrine française doit prendre en compte le retour de la guerre à haute intensité en Europe ».

Le discours de lundi devrait poursuivre le fil du discours du 7 février 2020, où Emmanuel Macron avait proposé aux Européens un « dialogue stratégique » sur le « rôle de la dissuasion nucléaire française » dans la sécurité collective de l’Europe, ainsi que des exercices communs dans ce domaine sensible de la souveraineté nationale. Il devrait renforcer l’aspect européen des intérêts vitaux de la France. Il ne sera cependant – très certainement – pas question de « partage » de l’arme nucléaire française avec d’autres pays, affirment les experts. Emmanuel Macron a déjà déclaré que la « décision finale reviendra toujours au chef de l’Etat ».

Vers une augmentation du nombre de têtes nucléaires ?

Une autre annonce envisageable pourrait concerner le nombre de têtes nucléaires. « Emmanuel Macron pourrait décider de revenir au niveau d’avant 2008, ce qui impliquerait donc quelques dizaines de têtes supplémentaires », indique prudemment Etienne Marcuz. À ce sujet, « la question est de savoir si nous en avons la capacité », souligne Yannick Pincé, précisant que nous ne produisons plus de matière fissile depuis l’arrêt de notre dernière campagne d’essais nucléaires. Nous avons démantelé les installations qui nous permettaient de fabriquer de l’uranium enrichi de qualité militaire et ne recyclons que la matière fissile de nos anciennes armes nucléaires [la France a détenu jusqu’à 550 têtes nucléaires au plus fort de la guerre froide], stockée sur le site de Valduc, en Côte-d’Or. L’état de ces stocks est un secret d’État ».

Au-delà du nombre de têtes, il pourrait également y avoir « l’annonce d’un troisième escadron des Forces aériennes stratégiques », pense Etienne Marcuz. « Nous savons que les deux escadrons actuels seront transférés sur la base de Luxeuil [Haute-Saône], mais que va devenir Saint-Dizier ? », s’interroge-t-il. La composante océanique devrait, quant à elle, rester au même niveau, même si Emmanuel Macron rappellera sûrement qu’elle vient d’être modernisée avec la mise en service récente du M51.3 et de sa nouvelle tête nucléaire, la TNO-2.

Vers l’intégration d’armes conventionnelles au sein de la dissuasion française ?

Invitée récemment sur le podcast Le Collimateur, une autre spécialiste de la dissuasion, Héloïse Fayet, a suggéré s’attendre, lors du discours de lundi, « à des clarifications sur l’épaulement, permettant à des forces conventionnelles robustes de soutenir la manœuvre dissuasive et d’éviter d’utiliser l’arme nucléaire contre des menaces n’affectant pas nos intérêts vitaux ». Elle souligne que la doctrine française est en train « d’évoluer vers un rôle plus important de la dissuasion conventionnelle dans la stratégie nucléaire ».

Notre dossier sur la bombe nucléaire

« Le président a déjà souligné qu’il est nécessaire de disposer de capacités de frappes à grande portée pour être crédible face à la Russie, indiquant ainsi que nous allons évoluer vers une dissuasion intégrée, pas uniquement nucléaire », confirme Etienne Marcuz. L’éventualité que la France se dote d’un missile balistique (conventionnel) d’une portée d’environ 2 000 km pourrait ainsi être confirmée.