Dette américaine : Pourquoi un défaut pourrait provoquer un « Armageddon financier » mondial

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Alexandre Hamilton s’en arracherait sa perruque. Jeudi, les Etats-Unis ont atteint leur plafond d’endettement, obligeant le département du Trésor à un tour de passe-passe pour assurer ses engagements financiers jusqu’au 5 juin. Au-delà, c’est la grande incertitude, avec un bras de fer entre Joe Biden et les républicains majoritaires à la Chambre. Et le spectre d’un défaut de paiement historique qui risquerait de provoquer un cataclysme économique planétaire.

C’est quoi le plafond de la dette ?

Il s’agit du seuil maximal de ce que l’Etat américain peut emprunter. Les Etats-Unis sont l’un des rares pays à s’être imposé un plafond, et à avoir donné, en 1917, les pleins pouvoirs au Congrès pour le relever quand c’est nécessaire. La limite actuelle, atteinte jeudi, est de 31,4 trillions (31.400 milliards) de dollars. Soit une pile de billets de 100 dollars reliant la Terre à la Lune. La dette totale représente 94.000 dollars par Américain, ou 121 % du PIB annuel des Etats-Unis.

Bill Gale, économiste à la Brookings Institution, rappelle un point important, qui illustre « la stupidité du débat » actuel : « Quand on relève le plafond de la dette, il ne s’agit pas d’autoriser de nouvelles dépenses mais de savoir si le Congrès autorise le gouvernement à emprunter pour payer des dépenses que le Congrès a déjà autorisées ». L’ironie du système américain, c’est que lorsque les élus votent un budget, avec des recettes et des dépenses, « ils n’autorisent pas automatiquement à emprunter pour combler la différence ».

Pourquoi ça coince aujourd’hui ?

Pendant longtemps, relever le plafond de la dette était un processus presque automatique. Mais depuis les années 1990, c’est devenu une bataille politique, surtout quand il y a un Congrès divisé entre les deux partis comme aujourd’hui. Les républicains, qui ne sont jamais aussi soucieux de ne « hypothéquer l’avenir de nos petits-enfants en empruntant à la Chine » que quand ils ne sont pas à la Maison Blanche, refusent de relever le plafond sans des coupes budgétaires de bon père de famille. Joe Biden et les démocrates, eux, appliquent la doctrine américaine résumée par l’économiste de gauche Paul Krugman : on ne négocie pas avec des « terrorises économiques ».

Pourquoi les Etats-Unis ne sont pas en défaut dès aujourd’hui ?

« Quand on atteint le plafond de la dette, le Trésor utilise des astuces comptables pour repousser le jour du jugement dernier », poursuit Bill Gale. Ce sont les fameuses « mesures extraordinaires » d’économies annoncées par la secrétaire Janet Yellen. Notamment l’arrêt de versements à plusieurs fonds de retraite, de santé ou d’invalidité pour des agents publics et des anciens militaires, ainsi qu’une « une période de suspension d’émission de dette » jusqu’au 5 juin. C’est après que les véritables risques commencent.

Les Etats-Unis ont-ils déjà fait défaut ?

Si le slogan « In God we trust » est inscrit sur les billets de banques, la machine américaine fonctionne plutôt selon la devise « In debt we trust ». A l’exception d’une erreur administrative en 1979, les Etats-Unis ne se sont jamais retrouvés en défaut de paiement. C’est pour cela que les bons du Trésor sont considérés comme des valeurs sûres dans le monde entier.

Que se passera-t-il après le 5 juin sans accord ?

Au cours de l’été « l’Etat ferait défaut sur les paiements des intérêts de la dette ou sur d’autres obligations, comme le salaire des militaires, la Social security (retraites) ou Medicare (santé pour les seniors) », détaille Bill Gale. Le Trésor tenterait sans doute de fixer des priorités, mais il y a vide juridique et cela pourrait se finir devant les tribunaux. Selon des analystes de Bank of America, un défaut est « probable à la fin de l’été ou à l’automne », et il pourrait durer « entre quelques jours et quelques semaines ».

Un défaut est-il vraiment possible ?

En 2011, sous l’administration de Barack Obama, les marchés avaient plongé à l’automne face à la menace d’un défaut. Pour la première fois de l’histoire, l’agence S & P avait abaissé la note de la dette américaine. Un accord avait été trouvé à l’ultime seconde pour relever le plafond. Comme avec la dissuasion nucléaire, aucun parti ne veut être responsable d’une catastrophe économique. Mais les élus républicains du Freedom caucus, qui ont déjà fait vivre un enfer à Kevin McCarthy pour son élection au poste de Speaker, pourraient cette fois refuser de céder. Certains ont mis sur la table la possibilité pour le Trésor de frapper une pièce de platine et de lui attribuer la valeur de 1.000 milliards de dollars. Mais Janet Yellen a écarté ce tour de magie qui fait débat chez les juristes.

Quelles seraient les conséquences d’un défaut ?

Mark Zandi, économiste en chef chez Moody’s Analytics prédit un « Armageddon financier ». Un alarmisme que Bill Gale tempère à peine : « Les conséquences d’un défaut intentionnel majeur restent inconnues, mais les prédictions vont de  »graves à catastrophiques ». » Avec une perte de confiance dans le dollar et dans les bons du Trésor, une hausse des taux d’intérêt pour les ménages, et un plongeon de Wall Street – et donc des plans d’épargne retraite des particuliers. « Avec les ramifications de la planète financière, cela se propagerait à l’économie mondiale, comme avec la crise de 2008. Avec des économies déjà au bord de la récession, ce serait fou risquer une nouvelle panique financière mondiale », avertit l’économiste. « Les élus jouent avec le feu. »