Dérèglement climatique : Les huîtres sont-elles menacées par le réchauffement et l’acidification des océans ?

Les huîtres auront-elles la coquille assez dure pour résister aux variations inédites de leur environnement, dans les prochaines décennies ? On sait, selon les prévisions les plus réalistes du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) que la température de l’océan pourrait s’élever de trois degrés d’ici 2100 et qu’en se dissolvant dans l’eau, le CO2 présent dans l’atmosphère forme de l’acide carbonique qui contribue à acidifier les océans. Lancé il y a 18 mois, le projet CocoriCO2, porté par l’Ifremer et le CNRS, s’intéresse à l’impact de ce changement climatique sur la filière ostréicole et sur les possibilités pour elle de s’y adapter.

Fabrice Pernet, biologiste spécialiste de l’huître creuse et coordonnateur de l’étude pour l’Ifremer, rappelle que c’est une espèce qui est une « bonne indicatrice des changements climatiques en cours et de ce qu’ils vont avoir comme effets sur les organismes marins. » Ce coquillage est non seulement la principale ressource aquacole en France mais aussi une des espèces les plus cultivées dans le monde marin.

Sa coquille en danger

L’acidification de l’océan conduit à une baisse de la teneur en carbonates observée, or, c’est ce qui constitue les coquilles d’huîtres. Les mollusques vont donc se retrouver en manque de matière première pour les construire. « Tous les organismes calcifiant sont menacés par cette acidification (coraux, phytoplanctons etc.) connue depuis 2003 », précise Fabrice Pernet. Selon les scénarios du GIEC, le PH pourrait osciller entre 8,1 et 7,8 en 2100 or en zones côtières, des fluctuations naturelles de 7,6 à 8,2 sont déjà observées et le PH pourrait y descendre à 7,3 « où l’on sait qu’il n’y a pas de vie larvaire possible », alerte le spécialiste.

Si des projets de recherche sur ce thème existent depuis quinze ans, on ignore comment va évoluer le PH dans les zones d’élevage car ses variations peuvent être très importantes, en particulier sur le milieu côtier. Il existe un réseau d’observation sur six sites conchylicoles en France, ce qui est une première mondiale précise le biologiste, mais les effets à long terme ne sont pas connus. « On soumet des organismes d’aujourd’hui à des conditions de demain, pendant quelques semaines ou mois et on mesure leur capacité non pas d’adaptation mais d’acclimatation, estime Fabrice Pernet. Peut-être vont-ils s’adapter au fil des générations ou au contraire en payer le prix fort et dépérir. Il faut une expérience sur au moins trois générations. » Cette dernière vient de commencer et se poursuivra sur trois ans.

Dans ce projet de recherche, les coquillages seront soumis à rude épreuve à l’inverse des zones d’élevage dans lesquelles ils sont chouchoutés, à l’abri des prédateurs et toujours pourvus de nourriture en quantité suffisante. En plus de les exposer à une eau de mer réchauffée et acidifiée, il s’agira de respecter les « paramètres naturels », précise le chercheur pour mieux évaluer leur vulnérabilité.

Les algues, de futures alliées ?

Impossible de refroidir les océans mais par contre, il existe des pistes pour lutter localement contre l’acidification. « En associant des huîtres avec des algues, parce qu’elles font de la photosynthèse, capte le CO2 et redresse le PH, cela offre un refuge temporaire contre l’acidité », pointe Fabrice Pernet.

Plusieurs types d’algues ont été testés (algues vertes, brunes, et rouges) et les vertes rendraient les huîtres plus sensibles au virus de la grippe, qu’elles attrapent chaque année. Les laminaires, genre d’algue brune, seraient prometteuses car elles ont une activité de photosynthèse importante, et une co-culture avec les coquillages va être testée.

Autre piste pour redresser le PH, remettre les coquilles vides réduites en poudre (bicarbonate de sodium) dans certains milieux naturels, comme les lagunes semi-fermées. En clair, au lieu de jeter les coquillages à la poubelle où ils ne finiront pas être incinérés, il s’agit s’en servir pour réalcaliniser localement le milieu. Si les variations pronostiquées se confirment, le captage en milieu naturel des jeunes huîtres pourrait se raréfier au profit des écloseries, où il est plus simple de redresser le PH.

L’huître est un organisme robuste habitué à des PH bas car elle vit au départ dans les estuaires mais l’intensité et la fréquence des changements annoncés sont tout de même très préoccupantes pour sa survie. Sur le Bassin d’Arcachon par exemple, elle est déjà soumise à des baisses de PH mais très ponctuelles « Elle se ferme et attend, pour reprendre sa vie après. Mais cela va se reproduire plus souvent et de plus en plus sévèrement et ce ne sera plus un PH de 7,6 mais de 7,3 », avertit le biologiste.

Le projet cocoriCO2 se poursuit jusqu’en juillet 2023 date à laquelle les premières conclusions seront proposées mais il faudra plusieurs années pour obtenir des résultats consolidés.