Dépendance à l’alcool : « Si on s’en rend compte tôt, on peut s’en sortir jeune et avoir une vie devant soi »

«Ma tête et moi» : La dépendance à l’alcool existe aussi chez les jeunes — 20 Minutes
  • « Ma tête et moi », c’est le programme mensuel de 20 Minutes, consacré à la santé mentale des jeunes. Le but de ce rendez-vous : comprendre certaines pathologies mentales grâce aux témoignages de jeunes concernés et tenter de trouver des solutions pour aller mieux.
  • Dans ce quatrième numéro, on parle d’alcool chez les jeunes et de l’intérêt à questionner sa consommation.
  • « Les repères et signaux pour voir si on est sur la route de la dépendance sont simples », explique l’addictologue Philippe Batel.

Marion, 18 ans, se souvient de la dent qu’elle a perdue lors d’une soirée. Maria*, 23 ans, de ses multiples réveils à l’hôpital dus à des comas éthyliques. Emilie, 25 ans, ne se souvient de rien. Ces trois jeunes femmes ne se considèrent pas comme dépendantes à l’alcool. Pourtant, après ces événements, elles ont tous recommencé à boire avec excès. « Avant, l’ivresse c’était un accident. Aujourd’hui, c’est une expérience neurobiologique et sensationnelle que les jeunes recherchent », analyse l’addictologue Philippe Batel.

Apéro après les cours, préchauffe, OB (soirée open bar) : de nombreux moments de la vie étudiante tournent autour de l’alcool. Si les moins de 25 ans qui boivent régulièrement sont moins nombreux qu’avant, davantage de jeunes expérimentent des alcoolisations ponctuelles importantes (API). Cette consommation, parfois vue comme un rite de jeunesse qui disparaîtra une fois la personne entrée dans la vie active, n’est pas sans conséquence. Les cas de dépendance précoce existent et surtout, une consommation régulière et excessive jeune peut sensibiliser le cerveau à une addiction qui ressortira des années plus tard.

Une consommation à risques

« J’aime boire jusqu’à me sentir complètement ailleurs, jusqu’à n’être plus vraiment maîtresse de mon corps », confie Emilie, 25 ans. La jeune fille fait régulièrement des comas éthyliques mais ne se considère pas comme dépendante car elle dit pouvoir « passer plusieurs jours sans toucher à une goutte d’alcool ».

Même regard pour Marion, 18 ans, qui oublie souvent une partie de sa soirée à cause de la boisson mais sait qu’elle « a passé un bon moment ». Il y a peu de temps, elle y a laissé quelques morceaux de dents. « Vu le nombre de fois où je fais des soirées, ce n’est pas grand-chose », se rassure la jeune fille. Les conséquences pourraient effectivement être bien pires. Accidents de la route, noyades ou agressions sexuelles sont autant de drames auxquels buveurs et buveuses s’exposent. Pour rappel, l’alcool est responsable d’un décès sur quatre chez les jeunes.

Un besoin d’augmenter la dose

La consommation à risque n’est donc pas à prendre à la légère. Toutefois, elle n’est pas synonyme d’addiction. « Les repères et signaux pour voir si on est sur la route de la dépendance sont simples », rappelle Philippe Batel. « Quand il faut augmenter la dose de produit pour ressentir le même effet, on a ce que l’on appelle une tolérance physique. »

Cette tolérance, Mathieu, 23 ans, la connaît. Depuis le lycée, il boit tous les week-ends avec ses potes. Progressivement, il a augmenté sa consommation. Jusqu’à arriver à un litre de whisky par soirée. « Les seuls effets que j’avais c’était un peu d’étourdissements et de la fatigue. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait absolument que j’arrête. »

Ne pas savoir s’arrêter

Pour Baptiste, ancien alcoolodépendant de 30 ans, l’addiction n’est pas une question de fréquence ou de quantité. « Ça m’arrivait de ne pas boire pendant trois jours, mais à chaque fois que je commençais à boire, je n’arrivais pas à m’arrêter. »

Ce besoin irrépressible de continuer à s’alcooliser s’explique scientifiquement. « Quand les API sont répétées, à long terme, elles vont sensibiliser le système limbique, la zone du cerveau qui va gérer le sentiment de satiété », explique l’addictologue. Quand une personne a soif et qu’elle boit, elle n’a normalement plus soif. Mais chez les personnes sensibilisées, « la satiété va être stimulée puis peu à peu se perdre et elles vont boire jusqu’à tomber. »

Ne plus pouvoir s’en passer

« Il y a aussi une dépendance psychologique et comportementale », poursuit Philippe Batel. « Des zones dans lesquelles on cherche immédiatement l’alcool. » La boisson, Baptiste la cherchait partout. « J’alternais entre mes groupes de potes pour avoir tous les soirs des gens avec qui picoler, » confie l’auteur du livre D’avoir trop trinqué ma vie s’est arrêtée. Au lycée, Maria, qui a désormais 23 ans, pouvait boire en journée dans des parcs avec ses copines. Ella a longtemps considéré l’alcool comme « un petit médoc bien cool ». « Quand je suis en soirée, je bois. Quand j’ai un problème, je vois une copine et je bois. Quand je m’ennuie, je rejoins une pote et je bois. »

« Le fait de se dire “Je ne peux absolument pas me pointer en boîte si je ne me suis pas chargé auparavant” est révélateur », considère l’addictologue. Une phrase que Julien* se disait avant chaque soirée. Et des soirées, il en faisait régulièrement. L’étudiant en Droit a pris conscience de sa dépendance il y a quelques semaines. « Depuis le début de la crise sanitaire, je commençais à boire seul chez moi, juste pour décompresser. » Depuis, il essaie d’arrêter mais a peur de craquer car « la tentation est très forte, surtout en soirée étudiante. » 77 % des jeunes boivent avant d’aller en soirée, selon une enquête réalisée par la Fédération des associations générales étudiantes (Fage) en 2014. Mais ils ne sont pas pour autant tous dépendants. Ce qui compte, c’est de pouvoir s’en passer.

Le « syndrome des grandes écoles »

« Un bon moyen de répondre à la question “où j’en suis ?”, c’est de faire un test d’abstinence, comme le dry january », explique Philippe Batel. Ces périodes de test permettent de se rendre compte de sa dépendance. Si les cas d’addictions restent rares chez les jeunes, selon l’addictologue, les alcoolisations massives et régulières jeune augmentent considérablement le risque d’être dépendant plus tard. « Quand les API sont répétées, à long terme, elles vont sensibiliser le système limbique, qui est à la recherche du plaisir, une récompense cérébrale. Quand cette sensibilisation se fait sur un cerveau en train de se former, avant 25 ans, elle peut ressortir beaucoup plus tard, à l’occasion d’un stress et cela peut développer une addiction. »

Les addictologues parlent du « syndrome des grandes écoles », en faisant référence aux jeunes d’écoles réputées du supérieur qui enchaînent les OB (open bar) dès le jeudi soir. « Ils sont particulièrement à risque car ils vont avoir un stress professionnel extrêmement important dans les années qui viennent. Ils pourront, à 35, 40 ans, quand ils seront au sommet de leur carrière, développer une addiction. »

L’addiction à l’alcool jeune existe

« Il faut donc s’inquiéter de sa consommation bien avant de se rendre compte qu’on est dépendant », insiste le psychiatre. « L’alcool n’abîme pas seulement un cerveau qui est en train de se construire, mais aussi une vie qui est en train de se construire. On diminue considérablement ses capacités à apprendre et donc on a une intégration dans la vie sociale qui est moins bonne. »

Baptiste, qui a été déscolarisé à 21 ans en raison de son addiction, l’atteste. « Avancer dans la vie m’était devenu impossible. J’étais bloqué dans un unique but : boire davantage. » Aujourd’hui abstinent, il aide des personnes souffrant d’addictions à l’hôpital Bichat, à Paris. « Je veux transmettre ce message que l’alcoolisme jeune existe. Mais si on s’en rend compte jeune, on peut s’en sortir jeune et avoir une vie devant soi. »

20 secondes de contexte

*Ces prénoms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des personnes qui témoignent.

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