Démissions à l’hôpital public : « On refuse d’être les complices de ce sous-financement institutionnalisé »

De nombreux chefs de service de l’AP-HP, comme partout en France, ont signé ce mardi une lettre de démission collective pour dénoncer le manque de moyens qui ronge l’hôpital public. — DOMINIQUE FAGET / AFP

  • Ce mardi, 1.101 chefs ont signé une lettre de démission collective pour interpeller le gouvernement sur la crise profonde qui touche l’hôpital public.
  • Dans les hôpitaux parisiens et franciliens, le manque de personnels et les fermetures de lits sont monnaie courante.
  • Une situation qui parfois « ne permet pas d’assurer la qualité et la sécurité des soins », dénoncent les praticiens.

Des hôpitaux à bout de souffle, des soignants à bout de force et des patients parfois à bout de nerfs. Voici le diagnostic que pose le Collectif interhôpitaux (CIH), alors que « 1.101 chefs de service hospitaliers de toutes spécialités, médecins, chirurgiens, psychiatres, d’hôpitaux universitaires et non-universitaires ont décidé de présenter officiellement une menace de démission de toutes leurs fonctions administratives », pour « sauver l’hôpital public » en état de « déliquescence ». Un cri d’alarme pour dénoncer le manque de moyens humains et financiers qui a pongé l’hôpital public dans une crise profonde. Leur but : être entendus par la ministre de la Santé Agnès Buzyn, alors que de nombreux hôpitaux publics sont en grève depuis plus de dix mois aujourd’hui.

« La qualité et la sécurité des soins ne sont pas assurées »

Si la grogne est nationale, l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) est à elle aussi à l’os, y compris dans ses grands hôpitaux de la capitale. « La mise en place de la tarification à l’activité a fait beaucoup de mal. Concrètement, à la Salpêtrière, il y a une centaine de lits fermés par manque de personnels, et toujours des patients en attente pour des brancards aux urgences, décrit le Pr Agnès Hartemann, cheffe du service de diabétologie de la Pitié-Salpêtrière à Paris qui vient de présenter sa démission. Pour compenser le manque de personnel, il y a plusieurs centaines de demandes d’intérim chaque mois. Actuellement, il y a des unités où il n’y a pas de personnel, des services de réanimation avec des lits fermés, parce qu’on ne peut pas faire tourner des services de réanimation avec des personnels intérimaires qui n’ont pas les compétences requises, poursuit-elle. Dans mon service, quand j’apprends qu’il y a seulement une infirmière intérimaire pour treize patients très lourds, avec toutes les complications graves que peut entraîner le diabète, je ne fais plus entrer de nouveaux patients, parce que dans ce cas, la qualité et la sécurité des soins n’est pas assurée ».

La cause de cette bérézina ? « L’objectif de rentabilité, qui a contribué à l’effondrement des conditions de travail des personnels : on leur a demandé d’en faire toujours plus avec toujours moins de moyens, de moins en moins de personnes, des horaires variables. Tout cela a poussé les infirmières à partir : ce n’était plus tenable pour elles », déplore-t-elle. Et le constat est le même partout, y compris dans les services de pédiatrie, pourtant censés être mieux lotis. « L’ensemble des spécialités de l’hôpital public est atteint par cette crise profonde, par cette évolution financière, surtout depuis les trois dernières années, plante le Pr Stéphane Dauger, chef du service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Robert Debré à Paris, lui aussi démissionnaire. La réanimation pédiatrique, qui est extrêmement protégée par décret pour lui assurer le personnel nécessaire, a été perturbée cette année en Île de France lors de l’épidémie de bronchiolite : pour la toute première fois de notre histoire, 25 nourrissons ont dû être transférés à plus de 200 km de Paris, alors qu’on sait maintenant grâce aux chiffres de l’Institut de veille sanitaire que l’épidémie a été moins sévère que celle des trois années précédentes. Durant trente ans, nous n’avons dû transférer que deux à trois nourrissons chaque année. Tout est dit : même un service très protégé est arrivé dans une situation où il ne pouvait plus répondre aux besoins de la population francilienne. Tout ça pour quoi ? Parce que des lits sont fermés, parce que des infirmières ne veulent plus travailler dans de telles conditions dégradées, parce qu’on les retire de leur service pour les réaffecter ailleurs sans leur demander leur avis, parce qu’on ne les remplace pas durant leur congé maternité, parce que les aides-soignantes ne sont pas respectées. A la dévalorisation financière de ces personnels s’ajoute une déconsidération que je n’avais jamais vue avant ces trois dernières années : on prend les gens pour des pions ».

« On refuse d’être les complices de ce sous-financement institutionnalisé »

Pour ces deux chefs de service de l’AP-HP, démissionner est un crève-cœur, mais aussi une nécessité. « C’est terrible, être chef de service, c’est un parcours, une vocation dans le service public. Ce sont des projets que l’on mène, une confiance que nous accordent les personnels, nos pairs et collègues, insiste le Pr Hartemann. Avec ce geste, je perds une partie de ma mission : le lien avec l’administration, c’est une fin dont on espère qu’elle aura une suite, sinon, on est désespérant », commente la diabétologue, qui espère qu’Agnès Buzyn, « qui a travaillé à l’hôpital et connaît parfaitement les problèmes graves et profonds que nous dénonçons, nous entendra. Car pour l’instant, face au silence qu’elle nous oppose quand on lui fait part de la souffrance de l’hôpital, nous ne la comprenons pas ».

En pratique, « ma tâche de chef de service représente une a deux heures de travail supplémentaire par jour, pour zéro centime et zéro reconnaissance, détaille le Pr Dauger. C’est une charge lourde, et cette démission, c’est pour montrer à l’administration qu’on n’en peut plus. On refuse d’être les complices de ce sous-financement institutionnalisé par le nouveau plan de financement de la Sécurité sociale et l’Ondam [l’outil destiné à maîtriser les dépenses de l’assurance maladie] décidé par ce gouvernement. Alors, ces deux heures-là de temps libéré, je vais les consacrer aux soins, à la recherche et à l’enseignement, mais on ne participera plus à aucune réunion dont le seul thème est financier ou économique ».

600 millions d’euros de plus et un Grenelle de l’hôpital public

« A Paris, la situation est cataclysmique, le coût de la vie est extrêmement élevé, souligne le Pr Dauger. On en arrive à une démobilisation complète des personnels, qui sont épuisés physiquement et moralement. Nous avons dépassé le point de rupture​ ». Pour enrayer la crise, le CIH demande au moins 600 millions d’euros supplémentaires par an, ainsi « qu’une revalorisation des plus bas salaires de la fonction publique hospitalière, indique le Pr Dauger. Le salaire des infirmières dans les hôpitaux publics français est le 28e des 32 pays de l’OCDE. Des milliers de postes sont vacants parce que l’hôpital public a perdu son attractivité ».

Le CIH demande aussi la revalorisation de l’Ondam. Les chefs de service démissionnaires appellent également à « restructurer la gouvernance de l’hôpital ». « On ne veut plus avoir un directeur tout-puissant, martèle le Pr Dauger, mais replacer les usagers, les paramédicaux et les médecins au cœur de la prise de décisions : tout le monde doit gouverner l’hôpital ». Pour le chef de service démissionnaire, « sans tout cela, l’hôpital public français, qui a dégringolé de la première place mondiale en 2000 à la septième place en 2015 – avec son efficacité rapportée aux coûts –, continuera de se dégrader ».

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