Déconfinement : « J’aurais préféré ne pas travailler pendant cette crise… Mais les gens commandent », soupire Antoine, livreur

Antoine, sur son vélo, s’apprête à partir pour une soirée de livraisons — Antoine A.

  • Après huit semaines d’attente, le déconfinement partiel démarre ce lundi en France.
  • Caissières, médecins, policiers, livreurs, éboueurs… 20 Minutes donne la parole à celles et ceux qui ont continué à travailler durant le confinement.
  • Antoine, livreur à Bordeaux, se confie sur cette période si particulière.

Ils font partie de celles et ceux qui n’ont pu rester confinés. En continuant à sortir, tous les jours, pour aller au travail, ils ont permis à tous de se soigner, de se nourrir, et à l’économie de ne pas s’effondrer. Antoine, livreur de 22 ans à Bordeaux, raconte à « 20 Minutes » comment il a vécu cette période si particulière, ce qu’il en retient et ses craintes pour la suite.

« Mon téléphone n’a pas arrêté de sonner depuis le début du confinement. Les commandes s’enchaînent tous les jours. Il y en a un peu plus que d’habitude. C’est étrange, parce qu’on pensait que les gens commanderaient moins, mais ils compensent le manque de restaurants. On a même découvert des restaurants pour lesquelles il n’y a pas de commandes à emporter en temps normal.

Moi, j’aurais préféré ne pas travailler pendant cette période. Mais je n’ai pas le choix, si je ne travaille pas, je n’ai pas d’aide de l’Etat ou de compensation. Il y en a bien une, mais je n’y suis pas éligible. D’ailleurs, c’est incompréhensible qu’on ait autorisé les livraisons de nourriture comme ça. Toutes les boutiques étaient fermées, mais on a quand même pu se faire livrer. Qui dit que je ne suis pas porteur sain ? Que je ne suis pas la source d’une contamination en accéléré ?

On prend beaucoup de risques en sortant pour le boulot. Normalement, les restaurants devraient mettre à notre disposition une bouteille de gel hydroalcoolique, mais dans les chaînes de fast-food et autres restaurants de malbouffe, c’est très rare. Souvent, c’est très sale et les employés ne portent même pas de gants. Et c’est ce qui est le plus commandé. Dans les restaurants « normaux », c’est un peu plus respecté, les gens font attention.

Les clients ne sont pas exempts de tous reproches non plus. Déjà, ils commandent, ce qui est un problème en soi. On a des consignes de livraison sans contact, mais certains ne jouent pas le jeu. Beaucoup sont étonnés que je pose la poche (le sac) par terre devant eux, ils ne comprennent pas les gestes barrières. Mais au-delà de ça, quand je préviens que je suis arrivé, ils me demandent de monter. Un certain nombre ne comprend pas que je leur demande de sortir, mais ça veut dire que je dois toucher toutes les portes, les poignées, les boutons d’ascenseur. Mais j’ai peur pour moi, et même pour eux. Ils ne réalisent pas tout ce que je peux toucher dans la journée, que je n’ai pas forcément de gel hydroalcoolique sur moi ou que je ne peux pas toujours me laver les mains. Heureusement, ce n’est pas la majorité, mais quand j’en vois certains râler pour ce genre de choses, je me dis qu’il y a un problème. D’ailleurs, j’en vois certains manger à même le sac, et je sais qu’ils mangent directement dans l’emballage une fois rentrés chez eux, alors qu’il faudrait tout sortir, jeter le sac, mettre la nourriture dans une assiette et se laver les mains.

Les livreurs ont aussi leur part de responsabilité dans tout ça. On reçoit des mails pour les bons gestes à effectuer afin de se préserver, mais beaucoup ne les lisent pas. J’ai la chance que l’entreprise pour laquelle je travaille me donne du gel et des masques, mais ce n’est pas le cas pour toutes.

Entre livreurs, on ne s’est pas beaucoup parlé pendant le confinement. En temps normal, on se serre la main, on rigole, on fume une cigarette ensemble pour passer le temps en attendant les commandes. Mais là, on ne s’approche pas trop pour éviter de se transmettre quelque chose. On est exposé quand même. C’est une forme de solidarité entre nous. Mais ça rend le travail très solitaire. C’est paradoxal, parce que certains soirs, on devait représenter la moitié des personnes présentes dans la rue. C’est un avantage, il y avait moins de piétons et de voitures, ça diminuait les risques d’accidents.

J’ai l’impression que ça va durer encore un moment. Quand je vois le nombre de personnes qui n’ont rien à faire dehors [ces derniers jours], je me dis qu’on n’est pas près de voir le bout de cette crise. Depuis le début du beau temps à Bordeaux, c’est du grand n’importe quoi. Dans certaines rues, j’ai vu énormément d’apéros entre voisins, des gens qui étaient ensemble sans respecter les distances de sécurité. Ce n’est pas rare de voir une trentaine de personnes à l’extérieur, à discuter, trinquer, manger des tapas dans la même assiette. Les enfants sont tous à jouer ensemble. Quand j’avais leur âge, je connaissais la propreté. Mais si à un moment, j’avais les mains par terre, deux minutes après, elles étaient dans ma bouche. Alors les gestes barrières…

Le déconfinement, je n’y crois pas. Depuis deux semaines, c’est déjà la vie normale tous les soirs à Bordeaux, alors [aujourd’hui], le 11 mai, la vie va reprendre exactement comme avant, d’un seul coup. Les gens ne respectent pas les consignes en confinement, alors imaginez ce que ça va être quand on va sortir. Et tout ça m’énerve parce qu’on travaille, on fait le maximum pour ne pas contaminer ni être contaminé, on fait tout ce qu’il faut pour sortir de cette merde et il y aura une autre vague, c’est sûr. »

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