Décès de Toni Morrison: Ses romans «sont des livres qui aident à survivre»

La romancière Toni Morrison en 2012 — Michael Lionstar/AP/SIPA

L’autrice américaine Toni Morrison est décédée le 6 août, à l’âge de 88 ans. Depuis L’œil le plus bleu en 1970, elle avait publié onze romans, dont Beloved, prix Pulitzer en 1988 et suivi de Jazz et Paradis, et plus récemment Délivrances, mais aussi plusieurs livres pour enfants et de nombreux essais. Seule autrice afro-américaine à avoir obtenu un prix Nobel de littérature, en 1993, elle était romancière, mais aussi éditrice, essayiste et activiste.

Son œuvre a contribué à donner une visibilité à la littérature noire américaine, explique Claudine Raynaud, professeure émérite à l’université Paul Valéry-Montpellier 3, spécialiste d’études noires américaines et autrice de Toni Morrison : L’esthétique de la survie (éditions Belin, 1996).

Qu’est-ce qui caractérise l’œuvre de Toni Morrison ?

Au cœur de l’œuvre de Toni Morrison, il y a d’abord un regard, celui d’une femme noire américaine. Elle prend comme matériau la culture noire américaine, sa langue, son folklore, ses légendes, sa musique… Au départ, elle était d’ailleurs souvent obligée d’expliquer sa démarche à ses lecteurs blancs, qui s’y sont habitués au fur et à mesure que sa notoriété a grandi.

Le rapport à l’histoire est très important dans ses romans. Son œuvre interroge la nation américaine dans son entier, à partir du point de vue des Noirs américains. Toni Morrison disait toujours « mon œuvre doit être belle et politique » : belle par la langue, mais ce qu’elle produit doit être politique.

Plusieurs thèmes reviennent souvent dans son œuvre…

Il y a chez elle quelque chose d’irrésolu, et de récurrent, c’est la vulnérabilité de l’enfant, en particulier les petites filles noires. De L’œil le plus bleu, qui évoque l’inceste et le racisme intériorisé par les enfants, à DélivrancesGod Help the Child en anglais – son dernier roman très épuré qui parle des traumatismes que subissent les enfants. La pédophilie et le colorisme reviennent beaucoup.

Le thème de l’amour est fréquent également – on le voit dans les titres. Qu’est-ce que l’amour ? Où puis-je exister par rapport à l’amour ? Toni Morrison était très préoccupée par le fait que certaines femmes se perdent dans la relation amoureuse. La mémoire, enfin, est essentielle dans son œuvre, aussi parce qu’elle voulait aller au-delà du traumatisme. Ce qui l’intéressait, c’est la survie. Les romans de Toni Morrison sont des livres qui aident à survivre.

L’œuvre de Toni Morrison relève-t-elle du « réalisme magique » comme cela a souvent été dit ?

Au début, elle ne voulait pas entendre parler de « réalisme magique» , elle s’en méfiait. Elle disait que ce n’est pas tant du « réalisme magique » qu’une façon de mettre en récit la façon dont les Noirs américains perçoivent la vie. Les fantômes et la magie étaient réels pour elle, lorsqu’elle était enfant.

Son « réalisme magique » était une manière de se plonger dans la culture noire américaine et de la partager avec les lecteurs. Elle utilisait des procédés narratifs qui permettent d’intégrer l’absence de différence entre les vivants et les morts, cela fait partie du récit.

Son premier roman, L’œil le plus bleu (1970), ne s’est d’abord pas très bien vendu. Et ce n’est que son troisième, Le Chant de Solomon (1977), qui lui a apporté la reconnaissance nationale. Comment expliquer cela ?

Toni Morrison a précédé un retour de la littérature sur l’esclavage, sur l’histoire raciste des Etats-Unis, à partir des années 1980. Au début, son œuvre a été mal accueillie par des conservateurs noirs américains, qui voyaient dans son évocation de l’esclavage une mise en avant des Noirs comme victimes. A l’international s’est posé le problème des écritures noires, peu reconnues.

A partir des années 1980, les sujets qu’elle évoquait dès 1970 ont été mieux abordés dans la littérature. Cela correspond au mouvement de la nouvelle renaissance des lettres noires, menée par des femmes comme Audre Lorde ou Alice Walker… et Toni Morrison. On recommence à parler d’esclavage, à évoquer l’amnésie des Etats-Unis sur la question.

Avant de publier son premier roman, elle était déjà enseignante, et éditrice…

Elle avait édité Angela Davis ou Mohamed Ali, chez Random House. Elle a elle-même participé au fait que la littérature américaine vienne au devant de la scène littéraire. C’était aussi une essayiste, elle a par exemple écrit une conférence sur la littérature blanche à travers le prisme de l’esclavage, Playing in the Dark : Whiteness and the Literary Imagination.

Et c’était une activiste, elle continuait d’ailleurs à commenter l’actualité américaine. Ce qui me rend triste, c’est qu’elle avait récemment dit qu’elle voulait vivre au-delà du mandat du « 45e » – elle n’appelait jamais le président américain actuel par son nom.

Quelle influence a-t-elle eue sur les mouvements féministes, en particulier afro-féministes, qui la citent souvent comment influence ?

Elle-même ne se disait pas féministe, car elle ne voulait pas être « enfermée » dans une idéologie. Mais elle rappelait sans cesse qu’elle écrivait du point de vue d’une femme. Ses romans sont parcourus de personnages féminins très forts, qui entrent en résonance avec les préoccupations des féministes noires, depuis le mouvement du « Black feminism ».

Les militantes puisent un soutien dans ses livres. Son œuvre fait écho aux questionnement féministes actuels, qui dépassent les idées féministes traditionnelles et prennent à bras-le-corps l’intersectionnalité.

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