Décès à l’Ehpad de Lherm : « ll y a une chape de plomb, il faut faire bouger les choses » pour les familles de victimes

« Maintenant ça fait trois ans, on aimerait que le procès arrive vite. On en a marre. Ce qu’on entend dans les médias, ça nous fait remonter la haine », reconnaît Alain Lapeyre. Cet habitant de Saubens, au sud de Toulouse, a perdu sa maman Antoinette dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2019, décédée comme quatre autres pensionnaires de l’Ehpad de la Chêneraie, au Lherm, d’une intoxication.

L’enquête judiciaire ouverte par le parquet de Toulouse pour « homicides involontaires aggravés, blessures involontaires aggravées, mise en danger de la vie d’autrui » avait rapidement pointé des manquements aux règles d’hygiène, notamment sur la propreté d’un mixeur.

Mais elle a aussi révélé d’autres dysfonctionnements dans cet établissement racheté deux mois plus tôt par le groupe Korian. En particulier la rupture de la chaîne du froid, mais aussi du chaud. Pour monter dans les chambres, les plats sont placés dans un meuble-casier, appelé « échelle », afin de les conserver à une certaine chaleur et éviter que les bactéries ne se développent.

Un collectif de victimes s’est monté

Mais celui de la résidence de La Chêneraie ne fonctionnait pas. Au grand dam des membres du personnel qui avait demandé son remplacement. « C’est ce que nous a appris l’enquête. Les services de l’hygiène étaient passés trois semaines ou un mois avant que le drame se produise. Les thermomètres étaient cassés, rien n’était respecté. Il y avait eu une mise en garde, mais lorsque les décès sont survenus, rien n’avait été fait. Les thermomètres n’étaient pas remis, les repas étaient servis froids », déplore Alain Lapeyre.

A côté de lui, Alexandra Bernard, qui a perdu sa grand-mère Geneviève ce jour-là, ne décolère pas. Avec sa sœur, elle se rendait régulièrement dans la maison de retraite pour voir sa « mamie » et faire en sorte qu’elle mange chaud. « Si les repas sont servis froids en chambre, le temps que ça monte aux étages, comme il n’y a que deux personnes pour 80 résidents, les gens mangent froid et ça prolifère », assure-t-elle. Des bactéries qui ont bien été retrouvées dans les assiettes par la suite.

Un drame qui aurait pu être évité selon elle. « Il y avait un cahier interne pour les demandes du personnel. Il y avait des demandes d’achats qui n’ont pas été faits. Est-ce qu’il y a eu au moment du rachat les entre les deux groupes un laps de temps et de flottement ? », interroge celle qui a monté avec les autres proches un collectif de victimes.

Un audit n’avait « pas montré de dysfonctionnements »

Alain, lui, pense que le changement de propriétaire a eu un réel impact. « J’ai senti qu’au niveau de la maison de retraite, depuis quelque temps ça partait à vau-l’eau, ce n’était plus comme avant depuis le changement de direction. On nous avait aussi dit que c’était fait sur place et on s’est rendu compte que non », critique ce retraité.

En 2019, un porte-parole de Korian avait indiqué à 20 Minutes qu’un ensemble d’audits avait été réalisé par des experts indépendants avant le rachat de la résidence par le groupe et qu’il n’avait « pas montré de dysfonctionnements ».

Des affirmations que les juges d’instruction en charge de ce dossier ont depuis cherché à vérifier. En début d’année dernière, quatre membres de l’établissement avaient été placés en garde à vue. Suivis en mai de l’ancienne directrice du groupe Omega, propriétaire de l’établissement jusqu’en février 2019 avant d’être racheté par Korian.

Depuis, les familles attendent un procès pour répondre à toutes leurs questions. Mais aussi à celles que se posent aujourd’hui de nombreuses familles après les révélations du livre Les Fossoyeurs, qui dénonce un système institué, notamment sur les repas, pour améliorer la profitabilité de ces Ehpad.

« Au Lherm, il n’y avait pas assez de personnels »

« Il y a une chape de plomb. Nos défunts ne reviendront pas, mais pour le futur il faut faire bouger les choses et c’est notre combat depuis trois ans. Dans ces groupes privés, c’est la rentabilité qui prime, on le sait. Il faut tout revoir à la base, et de l’État et des grands groupes privés parce qu’on arrive au bout de quelque chose », plaide Alexandra Bernard qui attend avec impatience un dénouement dans le dossier. Car depuis le 31 mars 2019, elle attend pour faire incinérer sa mamie et faire véritablement son deuil. Son corps est en effet depuis cette date à la disposition de la justice, avec l’aval de la famille qui veut connaître toute la vérité.

Alors quand elle entend ces derniers jours la directrice de Korian dire qu’il a parfois des difficultés à recruter du personnel, elle ne peut s’empêcher de réagir. « Il y a un manque de personnel ? Eh bien payez les plus, ils resteront, motivez-les, ils resteront, donnez leur les moyens, ils resteront dans votre groupe », répond-elle.

Depuis deux semaines, aussi bien Orpea que Korian tentent de déminer le vent de critiques qui visent leur groupe, sur les questions de maltraitance et des moyens déployés pour faire fonctionner leurs nombreuses maisons de retraite. « Je suis assez content que les langues se délient. On a l’a vu dans ce dossier, on privilégie le financier sur l’humain. Au Lherm, il n’y avait pas assez de personnels, pas assez de rotations sur les horaires. Il y a trois ans, Agnès Buzin avait promis que tout serait fait dans les meilleurs délais, les promesses n’engagent que ceux qui les tiennent », tacle Me Nicolas Raynaud de Lage, avocat de l’une des familles de victimes.

Comme les autres parties civiles dans ce dossier, il attend la mise en examen des responsables. « On nous les avait promis à la fin de l’année dernière, on les attend. Aujourd’hui, les manquements sont clairement établis, il n’y a pas de doute sur la chaîne de responsabilité. Les audits les avaient informés sur les problèmes de tel ou tel appareil, et ils sont restés sans réponse », conclut Me Emmanuel Franck qui défend une autre famille.