De la carabine au mental….. Ce que Johannes Boe a changé pour dégoûter la concurrence

Johannes Boe — JOE KLAMAR / AFP

La scène est symbolique. Johannes Boe et Martin Fourcade entrent sur le pas de tir pour jouer la gagne sur le dernier debout de la poursuite d’Oberhof, avec une balle d’avance sur les poursuivants Hofer et Peiffer. Une guerre des nerfs comme le Français en a gagné mille autres, y compris contre un adversaire qu’il connaît sur le bout de la carabine et qu’il pense pouvoir déstabiliser en tirant le premier. Pan. Blanc. La deuxième balle sort aussitôt. C’est rapide. Trop. Le dossard jaune vient à peine de faire tomber la première cible que son adversaire a déjà failli à deux reprises. Lui gardera les épaules solides pour s’envoler vers la victoire avec une faute dans la besace.

Définitivement symbolique : l’année dernière, Fourcade aurait claqué un 5/5 et Boe la tremblote se serait effondré avec un 2/5 estampillé Fédération scandinave de la lose. Sauf qu’en un an, beaucoup de neige est tombée sous les ponts.

Le gadget sur sa carabine qui a tout changé (ou pas)

Retour une poignée de mois en arrière. Début novembre, Johannes Boe est invité sur le plateau de la chaîne norvégienne NRK à l’approche de la saison. Une discussion sans grand intérêt commence, jusqu’au moment où le Norvégien évoque une modification sur sa carabine censée le débarrasser d’une blessure chronique à l’épaule entraînant une gêne sur le pas de tir : « on a retravaillé sur la carabine et mon fabricant a installé une petite innovation. » Il n’en fallait pas moins pour faire renaître l’espoir quasi éteint de voir la star nationale prendre le meilleur sur Martin Fourcade en 2019. « Ça fait le buzz », se marrait l’entraîneur de tir de l’équipe de Norvège, Siegfried Mazet, avant la première course de l’année à Pokljuka. Il développe :

Il y a quelques années, il s’est fait opérer au niveau de la clavicule et la partie de la carabine en contact avec l’épaule n’a pas toujours été suffisamment adaptée et provoquait quelques fois des blessures, des inconforts. Cette année on s’est penché sur cette question et on a adapté sa carabine. Mais ce n’est qu’un élément, ça fait partie du quotidien des athlètes de customiser le matériel. Là, ça a été repris par les médias, c’est le téléphone arabe, on a l’impression que ça résoudrait tous ses problèmes en tir. Cette adaptation concerne le tir couché et la NRK a fait le lien sur l’amélioration sur le tir couché en partant du principe que ça lui aurait permis de battre Martin l’année dernière. S’il suffisait de biomécanique pour battre les records ça se saurait. »

Effectivement, il y a plus que ça. Résumer les 86 % de réussite et la sérénité de Boe sur le pas de tir au seul crochet greffé sur sa carabine serait réducteur. Le coach français n’oublie pas de vanter les mérites de la planification d’un entraînement au tir régulier, sur le long terme, entamé à son arrivée dans le staff norvégien il y a deux ans et qui porte enfin ses fruits.

Alexis Bœuf, consultant pour la Chaîne L’Equipe, ajoute à ça la dimension physique prise par un biathlète dont les qualités de fondeur, dit-il, n’ont rien à envier à celles d’un top 10 mondial en skating. « Quand on est le plus fort sur les skis, on est plus serein. L’année dernière, il n’avait pas le temps sur le pas de tir donc peut-être qu’il se précipitait. Aujourd’hui, il sait qu’il a plus de marge sur le pas de tir, donc il prend plus le temps de faire les choses, de s’appliquer. »

« Personne ne peut le battre sur une course parfaite »

Encore fallait-il s’en rendre compte. Si la marge avec Fourcade était moindre par rapport à ce début de saison, le Norvégien était déjà le plus fort sur les skis l’an passé sans pour autant qu’il ne réussisse à capitaliser sur sa vitesse. Une histoire de mental et d’expérience. Celle des derniers Jeux olympiques, où il a eu du mal à digérer le statut de favori – malgré l’or miraculeux sur l’individuel – a été cruciale selon Mazet :

La saison passée l’a aidé à progresser et à assurer le rôle de leader. Ce qu’a fait Martin jusqu’ici, c’est quelque chose de surhumain donc quand on se retrouve à faire quelque chose de semblable, on change de peau et cette peau il faut vivre avec. Il y a une maturation. »

Tout ceci est fort incommodant pour la concurrence. Non seulement le type est capable de mettre 20 secondes dans le nez des meilleurs sur les skis mais en plus, ses chokes se raréfient, lui qui était auparavant capable de planter un sprint olympique en commettant trois fautes dès le premier tir couché. « Aujourd’hui personne peut le battre sur une course parfaite. C’est-à-dire 10/10 avec un excellent temps de skis et un tir rapide », ne nous rassure pas du tout Alexis Bœuf. Et le pire, du pire, du pire, du pire, c’est qu’il peut encore faire mieux. « Son objectif sera de garder ce niveau sur les skis en affinant d’autres paramètres. Martin, là où il a été fort [à son apogée], c’est qu’il a été capable d’allier physique à gestion de la course, gestion de ses forces sur la saison… »

Gérer. Ça sera pour Boe l’un des grands enjeux de la fin de l’hiver. Alexander Loginov n’a que 130 points de retard au général et monte en puissance, Martin Fourcade a tellement la gagne dans les veines qu’il peut tout à fait remonter un handicap de 200 longueurs… A condition bien sûr que le Scandinave faiblisse – ce qui, une fois de plus, ne serait pas ubuesque quand on connaît le personnage. Mazet termine : « Le premier adversaire de Johannes aujourd’hui c’est lui-même. Il n’y a que lui qui a son destin entre les mains. Il faut qu’il continue à ne s’occuper que de lui-même. »

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Du changement de staff à sa rivalité avec Johannes Boe, Martin Fourcade a encore de quoi lutter contre la lassitude