« Dans mes chansons, je triche un peu, j’arrondis les angles avec mes sentiments », raconte Angèle

Un documentaire sur Netflix, disponible dès ce vendredi. Puis un second album, qui sortira le 10 décembre. Qu’ont en commun ces deux actualités culturelles ? L’un et l’autre sont l’œuvre, intime, d’Angèle. La chanteuse se livre à l’exercice – désormais presque rituel pour les artistes comme OrelSan ou Billy Eilish récemment – du documentaire sur une plateforme de streaming. Mais la chanteuse belge au double disque de diamant pour Brol s’en sert pour donner des clés de lecture aux chansons de son nouvel album, Nonante-cinq.

« Triste banalité, c’est bête à en pleurer. Et pourtant depuis ce jour-là, c’est plus facile d’écrire, c’est plus beau de chanter les choses que je n’avoue pas », chante-t-elle dans Mots justes, avant dernière chanson de son album. De sa jeunesse de « fille de » (sa mère et son père sont célèbres en Belgique) à sa surexposition médiatique, en passant par ses douloureux débuts sur scène et une dépression au cœur de l’ouragan du succès, Angèle raconte, via des extraits de journaux intimes qu’elle redécouvre, sa vision de son parcours fulgurant.

20 Minutes a rencontré la comète Angèle, dans un rare moment d’accalmie, à la veille de la sortie du documentaire. A peine interrompue par les tentatives de déconcentration de sa chienne Pépette, la chanteuse raconte sans esquive où elle en est face au succès, deux semaines avant la sortie de son second album.

On sent que ce film vous sert aussi un peu à lever des malentendus… Faut-il avoir vu le documentaire pour comprendre vos nouvelles chansons ?

Au départ, je n’imaginais pas faire un docu aussi intime et perso. Je n’avais pas de recul sur ce que j’avais vécu depuis trois ans et donc je ne savais pas que ça se racontait. Je pensais qu’on allait faire un documentaire sur mon début de carrière mais on s’est vite rendu compte que ça allait être inintéressant. Tout avait déjà été raconté, mais du point de vue du public. Quand on a commencé à s’intéresser au fait que j’écrivais – avant même d’écrire des chansons – dans des carnets, ça s’est enclenché. Je découvre ces carnets devant la caméra, je lis ces passages et là je plonge en arrière dans des sentiments que j’avais oublié…

Ce qu’il y a écrit c’est votre sentiment d’étouffer, de ne pas être à votre place, d’être vide… Avec le recul, vous pensez avoir fait une dépression ?

J’avais une angoisse en tout cas. Ça a été mieux dès que j’ai eu le temps de digérer, dès que ça s’est calmé. Avant de faire ce film, je n’avais pas pris conscience de ce qui n’allait pas. Ça a été thérapeutique.

Vous répétez souvent vouloir rester sincère et vraie. L’écriture c’est votre vérité ?

Là c’est une écriture dont j’avais vraiment besoin. Les mots qu’on écrit, c’est plus fort et plus vrai que les vidéos. A l’écrit, la pensée pure est gravée. Inconsciemment, j’écrivais tout ça pour ne pas oublier.

Et dans l’écriture des chansons, il y a cette même vérité ?

Je triche toujours un peu dans les chansons. J’arrondis les angles avec mes sentiments et j’utilise des métaphores pour ne pas parler des sujets de manière trop direct. Je me réserve aussi une partie de mystère… Mais pour que ça me fasse du bien, il faut que ça vienne du cœur.

A la fin du documentaire vous dites que vous resterez toujours la jeune fille de Bruxelles qui raconte des histoires d’amour. Jouer un personnage, ça ne vous tente pas ?

J’ai essayé. Lors de la première tournée, la personne que j’étais sur scène ou à la télé était un peu une autre que moi. Mais en vrai ce n’est pas tout à fait possible. Cette chanteuse, elle a ma tête, elle a mon prénom. C’est compliqué de créer un personnage… Et c’est ça qui fait ma musique je pense, la sincérité, le cœur.

Vous parlez de vos angoisses au moment de la sortie de votre premier album dans le documentaire, et ce deuxième album est assez…

Triste ?

Sombre.

Ces chansons sont peut-être à l’image de ces dernières années, donc un peu plus tristes. Pas seulement pour moi mais aussi du fait de l’angoisse qui régnait dans nos vies à toutes et tous.

Le documentaire vous montre dans le confinement. Et vous y êtes plutôt joyeuse…

Personne n’a vécu cette période sans angoisse je pense, et personne ne l’a vécu de la même manière Mais pour moi, il m’a aidé. Le fait de ne plus être médiatisée et en représentation m’a aidé à remettre en place l’échelle des choses graves dans la vie. Là où avant je pouvais être inquiète de décevoir ou de ne pas être à la hauteur, le confinement m’a calmé et j’ai réalisé ma chance de faire ce métier.

Aviez-vous prévu de composer durant cette période ?

Pas du tout ! Le confinement m’a permis de m’arrêter. S’il n’y avait pas eu le confinement, je pense que j’aurais voyagé, j’aurais… fui.

Fuir quoi ? La musique ?

Fuir ma vie, mes angoisses. Je n’aurais pas eu l’occasion de réaliser pourquoi je fais ce que je fais. Le confinement m’a obligé à me retrouver face à mes envies. Ça m’a permis de travailler sur moi, de me confronter avec ce qui m’avait abîmée.

C’est dans ce contexte que vous avez composé cet album introspectif. Mais vous auriez pu garder ces chansons secrètes, comme vos carnets intimes.

A la fin de la tournée, j’ai dit que je ne voulais rien sortir pendant cinq ans, j’avais besoin de mettre très très loin l’échéance de ce deuxième album et de refaire de la musique pour le plaisir. J’ai fait plein de chansons sans réfléchir à ça. Quand j’ai commencé à les assembler, j’ai fait le point sur ce que j’avais. Les chansons les plus engagées, je leur ai trouvé une place naturelle au milieu des chansons plus personnelles. Et ça a fait cet album.

Les chansons engagées de l’album, qui traite notamment des violences faites aux femmes, sont très loin de Balance ton quoi.

Balance ton quoi a été une sorte de premier jet sur le féminisme et sur le sexisme de manière hyperglobale. Mais cette chanson a été écrite à un moment de ma vie où j’étais assez peu déconstruite et assez peu au courant de plein de choses. J’avais un instinct profond que j’avais quelque chose à dire là-dessus mais je n’avais pas creusé le sujet. Les chansons féministes de cet album sont plutôt dures, et ne sont pas des chansons pop. D’ailleurs, à part Bruxelles je t’aime, qui est la chanson la plus légère de l’album, les autres ont toutes un grain plus triste, plus angoissé, ou lié à quelque chose de plus dark.

Même Taxi, la chanson d’amour…

C’est une chanson sur la fin d’un amour, d’un couple. Même si on ne sait pas trop… Cette chanson, elle ne raconte pas UNE histoire mais fait appel à plein d’histoires que j’ai vécues. Les chansons d’amour ont cette particularité de pouvoir raconter l’histoire de plein de gens.

Dans le documentaire vous dites que vous vous êtes fait voler votre coming-out et que, vous-mêmes, en tant que jeune femme, vous avez manqué de modèle de femmes lesbiennes. Êtes-vous prête à incarner ce modèle pour les jeunes femmes qui écoutent vos chansons ?

Je ne sais pas comment j’aurais géré les choses si je ne m’étais pas fait voler ce coming-out. C’est fâcheux mais on est dans un monde où ça se passe comme ça. C’est moche mais il y a plein de choses moches liées à mon métier et ma notoriété. J’ai dû l’accepter, ma vie privée génère beaucoup de fantasmes et de fictions. Mais c’était important de pouvoir en parler dans le documentaire, de dire que ce n’est pas chouette d’avoir été prise en photo avec ma copine, mais aussi de se poser la question de savoir si ça peut rendre service que moi j’en parle. Je pense que ça peut être utile si ça arrive au moment que j’ai choisi.

Ce moment est venu ?

Je ne sais pas. Une photo de moi avec ma petite amie du moment ça ne pose pas de problème en soi mais c’est arrivé à un moment où je n’étais pas prête. Mon coming-out, je l’ai fait plus tard quand ça me semblait plus confortable, avec une photo sur Instagram.

Avez-vous envisagé de consacrer une chanson à votre homosexualité ?

Je l’ai déjà fait de façon un peu inconsciente sur le premier album avec Ta Reine et Tu me regardes. C’était ma façon à moi de pouvoir parler d’homosexualité sans en parler de façon complètement clair. Si les gens ne savaient pas, ils ne pouvaient pas forcément comprendre.

Maintenant le public va les écouter avec une autre oreille. Dans vos chansons d’amour sur cet album, les adjectifs s’accordent au féminin.

Oui, c’est discret… Il y a aussi la chanson Solo qui parle du couple, de la vision qu’on a d’un couple, de façon plus générale. Mais entre les lignes, elle parle de l’obligation sociale qu’il y a à être hétéro. Finalement, je crois que dans toutes mes chansons j’infuse un peu de ça. C’est ma façon à moi d’en parler.

Cette quête d’authenticité passe aussi par la fin de l’autodérision. Après Brol, cet album est plus sérieux.

De l’autodérision, j’en aurais toujours. Mais j’avais aussi envie d’aller ailleurs. Comme j’étais jeune à mes débuts, j’avais peur d’être trop vite sexualisée. L’humour m’a permis de mettre tout ça à distance. Mais cette autodérision m’empêchait aussi un peu de m’exprimer artistiquement. Le second degré créé un décalage qui ne convient pas à certains sujets.

Comme aux poil sous les bras par exemple ?

(Rires) Mais il n’y a pas de chanson là-dessus dans l’album !

Non mais il y a une longue séquence dans le documentaire, et le sujet semble sérieux pour vous.

C’est rien mais ça résume assez bien ma problématique. Il se trouve qu’il y a deux ans j’ai été invitée à chanter au festival de Cannes. Moi, ça me fait chier de me raser sous les bras. Ce jour-là, je n’avais pas envie d’enlever une partie de mon identité, de mes choix personnels et privés pour entrer dans un code que je ne valide pas. Mais si on voit que je ne me suis pas rasé les poils, on va prendre ça comme un acte politique… Bref le casse-tête et le risque, c’est qu’on parle plus de mes poils que de ma performance alors que je voudrais qu’on laisse les femmes tranquilles avec leurs poils. Au final, tout va bien puisque personne n’a vu que j’avais du poil sous les bras.

Mais le problème restera le même au prochain festival de Cannes.

Oui, et on rejoint la question du coming-out et de son pouvoir, son utilité. Moi je n’avais rien envie de cacher mais en même temps le dire… Quand on touche à des sujets qui font autant parler, on risque de ne plus parler de ma musique.

Plein de gens vous suivent aussi pour ce que vous représentez, et pas uniquement pour votre musique.

Je sais. Mais je ne sais pas si c’est une bonne chose. Les gens voient de moi une image qui n’est pas ce que je suis réellement. Il y a une part que le public n’a pas forcément besoin de connaître, que je ne veux pas donner.

Mais il faut en donner tout de même assez pour être sincère.

Oui. C’est compliqué.