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Dans les coulisses de « Shen Yun », spectacle pro-Falun Gong.

Chaque hiver, des affiches faisant la promotion du spectacle de danse chinoise « Shen Yun » envahissent les gares, les stations de métros et les abribus. Shen Yun Performing Arts a été créé en 2006, à New York, et connaît presque immédiatement un immense succès.


Chaque hiver, les affiches faisant la promotion du spectacle de danse chinoise « Shen Yun » envahissent les gares, les stations de métro et les abribus. Cette année, la chaîne France 2 a également diffusé des publicités en prime time. Ce matraquage publicitaire porte ses fruits : les représentations affichent complet. Cependant, ce qui se cache derrière le rideau n’est pas seulement une célébration de la danse traditionnelle et de l’histoire de la Chine. Shen Yun sert en réalité d’outil de visibilité pour un mouvement spirituel controversé : le Falun Gong.

Cette pratique spirituelle, qui allie mouvements de « Qi gong » – une gymnastique traditionnelle chinoise – et enseignements métaphysiques, a été fondée en 1994 dans le nord-est de la Chine. À première vue, rien de vraiment inquiétant. Néanmoins, dès 1999, son fondateur, Li Hongzhi, déclare dans une interview au Time que certains adeptes peuvent léviter, ou que les problèmes de l’humanité sont causés par des extraterrestres cherchant à s’emparer de nos corps. D’autres reportages, comme cet article d’ABC, mentionnent des pratiques pouvant mettre en danger la santé des adeptes (exorcisme pour traiter l’anorexie, arrêt des médicaments) et promeuvent une idéologie conservatrice (les couples mixtes seraient également considérés comme un complot extraterrestre).

Le mouvement connaît un succès immédiat avant d’être interdit et brutalement réprimé par le Parti communiste chinois à partir de 1999. Certains membres se réfugient à l’étranger, notamment aux États-Unis, où le mouvement se restructure. « C’est un bon exemple d’une répression qui a renforcé ce qu’elle combat, en mondialisant le mouvement », analyse Julie Remoiville, docteure en sciences religieuses et spécialiste de la Chine contemporaine.

C’est dans ce contexte qu’est créée Shen Yun Performing Arts, en 2006, à New York. La compagnie rencontre rapidement un immense succès. Officiellement, Shen Yun n’est qu’un projet artistique visant à « faire revivre la culture traditionnelle chinoise détruite par le communisme ». En réalité, le spectacle met également en scène des tableaux où des pratiquants du Falun Gong sont persécutés par un régime athée et corrompu, avant de trouver le salut dans une transcendance spirituelle.

Selon Pascale Duval, présidente de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (Unadfi), cette stratégie s’inscrit dans une tendance plus large des phénomènes sectaires. « Les dérives sectaires, ce ne sont pas que des gourous qui vivent en autarcie, souligne-t-elle. C’est aussi former des personnes qui vont à leur tour recruter, avec pour but de faire perdurer une croyance. » D’après elle, l’événementialisation devient un outil de diffusion idéologique et de financement. Elle établit un parallèle avec d’autres grands spectacles idéologiques, comme le Puy du Fou.

« Il y a une forme d’escroquerie, de malhonnêteté », reprend Pascale Duval, en référence à un spectacle qui masque la nature du mouvement. Elle relate le cas d’une sympathisante ayant contacté l’association pour contester la classification du mouvement comme secte. « En discutant, on se rend compte qu’il y a des symptômes d’endoctrinement, regrette-t-elle. Il y a un fort attachement au groupe. C’est une forme de love bombing : lorsqu’on intègre un groupe où tout le monde affirme vous aimer, on a envie d’y rester. »

Néanmoins, l’Unadfi reçoit « très peu » de signalements concernant le Falun Gong. De plus, le mouvement ne figure pas non plus dans le dernier rapport de la Miviludes, la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. « La Miviludes ne réalise pas d’enquête spontanée, mais écoute les personnes qui la contactent afin de les orienter, et éventuellement de saisir les services de l’État ou de la justice », répond l’organisme, interrogé par 20 Minutes sur ce sujet.

Du point de vue académique, la qualification du Falun Gong demeure délicate. « Le mouvement est bien une secte, dans le sens où c’est un mouvement religieux « récent » qui s’est développé en rupture avec le gouvernement chinois, autour d’un leader charismatique », souligne Julie Remoiville. Toutefois, le terme « secte » en sciences sociales ne définit pas nécessairement un mouvement dangereux ou manipulateur. En d’autres termes, il ne constitue pas une menace directe pour les spectateurs. L’utilisation du spectacle comme vecteur spirituel n’est d’ailleurs pas inédite dans l’histoire des religions, comme le montrent le Gospel ou le Reiki, au Japon. Cependant, Shen Yun, en taisant les ambiguïtés du mouvement dont il est issu, contribue à sa pérennité.