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Danemark : « Travailler plus pour contrer Trump et Poutine »… Retraite à 70 ans ?

Astrid, serveuse dans un café huppé de Copenhague, a 62 ans et lui reste encore cinq ans avant la retraite. En 2023, l’un des onze jours fériés du pays, le store bededag, a été supprimé après 337 années d’existence pour financer l’armée.

De notre envoyé spécial à Copenhague,

Le café tremble sur le plateau, risquant de se renverser plusieurs fois, mais l’Americano parvient enfin sur la table du client. Cette commande symbolise la fin de la journée de travail d’Astrid, serveuse dans un café chic de Copenhague. À 62 ans, la Danoise ressent de plus en plus le poids des années. De plus, elle sait que ce n’est pas encore terminé. Elle a encore cinq années avant d’atteindre l’âge de la retraite. Cependant, en bonne nordique habituée à voir le bon côté des choses même sous un ciel gris, la sexagénaire ne se plaint pas. Elle est consciente que d’autres devront travailler jusqu’à 70 ans. « Finalement, je m’en sors presque bien », relativise-t-elle.

Depuis 2006, le Danemark modifie tous les cinq ans son âge de départ à la retraite, en fonction de l’espérance de vie à 60 ans. En mai 2025, le parlement a franchi une étape significative en validant la retraite à 70 ans à partir de 2040, devenant ainsi le premier pays européen à atteindre ce seuil symbolique. « Pas le choix », estime Allan, 51 ans, consultant stratégique. Il défend une décision « pragmatique », en réponse à une population vieillissante et un taux de natalité en baisse, avec seulement 1,5 enfant par femme. La suite de l’équation est évidente : avec une diminution du nombre d’actifs, ceux-ci devront travailler plus longtemps pour financer le « modèle danois » et ses services étendus, qui sont une fierté nationale. Le taux d’emploi des séniors (55-64 ans) au Danemark est déjà le plus élevé au monde, atteignant 75 %, contre 62 % en moyenne pour les pays de l’OCDE.

Les tableaux Excel face « à la réalité de notre état »

Cependant, s’il y a une valeur à laquelle le Danois accorde plus d’importance que le pragmatisme, c’est l’honnêteté, et Allan ne veut pas faire semblant d’ignorer la réalité : une indexation basée sur l’espérance de vie ne peut pas s’étendre indéfiniment. En forçant trop sur la corde, les corps vieillissants finiront par céder, comme le montre déjà le service hésitant d’Astrid. Selon les projections, en 2070, l’âge de la retraite pourrait atteindre 74 ans. Un avenir qui ne choque pas le patronat, d’après Erik Simonsen, directeur adjoint de la fédération des employeurs danois : « Ce serait la manière la plus intelligente de maintenir le système ».

Cependant, il est le seul à le penser. « C’est une folie physiquement impossible, redoute Astrid, avec ses bras engourdis. Leurs beaux tableaux Excel vont un jour se confronter à la réalité de notre état. » Lars, ouvrier de 57 ans dont le dos est déjà plus courbé que la démographie du pays, craint surtout l’inégalité entre les cols blancs et bleus. Plus l’âge de départ est repoussé, plus l’écart physique entre les métiers manuels et intellectuels « deviendra une injustice difficilement acceptable », insiste-t-il.

À cela s’ajoute une autre inégalité : les salaires élevés partent généralement avant l’âge légal de départ, grâce à leurs économies personnelles et à leurs retraites privées. Face à ces réalités, plusieurs membres du parti social-démocrate, actuellement au pouvoir, commencent à évoquer une « limite maximale » atteinte avec le seuil des 70 ans. La Première ministre Mette Frederiksen a, dès 2024, évoqué l’idée d’abandonner l’indexation automatique.

Des besoins militaires qui contrecarrent les plans

Cependant, cette réflexion est écrasée par la conjoncture diplomatique et internationale. En effet, un poste de dépense imprévu a perturbé les prévisions nordiques : le budget militaire. Le Danemark n’allouait que 1,5 % de son PIB à sa défense en 2021, contre 3 % actuellement, avec un objectif d’ajouter encore 0,5 point dans les années 2030. Les ambitions de Donald Trump d’annexer le Groenland, province danoise, sont dans tous les esprits. Si le passage à 70 ans a été voté en 2006, bien avant les tensions russes ou américaines, la Première ministre a longuement mêlé, dans son discours du Nouvel An, les nécessités de travailler plus et de se réarmer.

« Bien sûr qu’une part des retraites va passer là-dedans, estime Allan. On ne finance pas des missiles avec simplement de la bonne volonté, et il va falloir travailler encore plus. » En 2023, l’un des onze jours fériés du pays, le store bededag, « grand jour de la prière », a été supprimé après 337 ans d’existence pour financer l’armée. Cette mesure a suscité l’unanimité contre elle, chose rare dans cette région, malgré les 400 millions d’euros annuels qu’elle est censée rapporter.

« Une armée, à quoi bon ? »

« De l’argent gâché », soupire Astrid, qui trouve étrange d’investir dans du matériel dont on espère ne jamais avoir besoin. « Peut-on vraiment contrer Trump et Poutine ? », s’interroge la serveuse. Jesper, son dernier client de la journée, a du mal à imaginer travailler encore 30 ans pendant que son fils serait « sur le champ de bataille ». « Les jeunes ne voudront plus, et à un moment, les travailleurs ne pourront plus remplir leur mission. On ne peut pas travailler indéfiniment. »

Jonas, barmaid dans un Craft bar, admet trouver une certaine logique à la situation actuelle. « Nous avons trop négligé la défense en comptant sur les autres. Nous devons participer à l’effort collectif. » Ignorer les conflits actuels ou à venir lui semble plus absurde qu’une retraite à 70 ou 75 ans. Le dilemme est compliqué : travailler plus, mais pour financer quoi ?