Danemark : La gauche au pouvoir met en place une politique zéro migrant.
Le 1er janvier dernier, la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a présenté une loi permettant d’expulser plus rapidement les étrangers coupables de crimes. En 2015, 10.849 demandeurs d’asile ont été accueillis au Danemark, alors qu’il n’y en avait plus que 860 en 2025, au plus bas depuis vingt ans.
De notre envoyé spécial à Copenhague,
Et bonne année bien sûr ! Le 1er janvier dernier, pour son premier discours de 2026, la Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a présenté, entre autres résolutions, une loi visant à expulser plus rapidement les étrangers condamnés pour crimes. Un projet de loi qui s’inscrit dans la politique anti-immigration mise en place par la cheffe d’État depuis près de 10 ans. Notons que, particularité nordique, la « dame de fer » et sa politique « zéro migrant » proviennent des sociaux-démocrates danois, traditionnellement perçus comme étant de gauche.
En 2015, le Danemark a connu une date symbolique : le Dansk Folkeparti (DF, Parti populaire danois, d’extrême droite) a obtenu 21,1 % des suffrages aux élections législatives, devenant ainsi la deuxième force politique du pays. En conséquence, la Première ministre social-démocrate de l’époque, Helle Thorning-Schmidt, annonce son retrait de la vie politique, un « Lionel Jospin » danois. Mette Frederiksen lui succède alors à la tête du parti. Elle adopte une posture d’autocritique et reconnaît avoir commis une erreur en ne tenant pas compte des préoccupations des classes populaires sur l’immigration, admettant qu’elle avait « eu tort sur l’intégration ».
Un parti « qui se salit les mains », un « mal nécessaire »
Le succès politique est indéniable : son parti s’impose en 2019 puis en 2022, remportant cinquante sièges cette année-là, son score le plus élevé depuis vingt ans. En revanche, le DF est en déclin : se réduisant à seize sièges en 2019 et seulement cinq en 2022. « Il fallait bien qu’un parti traditionnel se salisse les mains, au lieu de se draper de vertus en laissant les populistes gagner », commente Johann tout en vidant sa bière. Il évoque aussi l’ascension du Rassemblement national en France, de l’AFD en Allemagne, et de Reform UK chez les Britanniques…
« Peut-être que le reste du continent va sombrer, comme l’ont fait les États-Unis. Ce qu’a fait Frederiksen, c’était un mal nécessaire, pour éviter pire. La lutte contre l’immigration ferait gagner n’importe quel parti, alors autant que ce soit un parti qui défend l’État de droit. »
Le paradoxe politique est que pour éloigner l’extrême droite du pays nordique, les sociaux-démocrates n’ont pas hésité à adopter certaines des lois les plus radicales d’Europe. L’accès à la citoyenneté s’est durci – il faut désormais avoir vécu douze ans dans le pays – et il y a des limites quant au pourcentage d’immigrés dans un même bâtiment. Les prestations sociales pour les étrangers sont de plus en plus restreintes… Les chiffres témoignent d’une réalité : en 2015, 10 849 demandeurs d’asile ont été accueillis, alors qu’ils n’étaient plus que 860 en 2025, un nombre historiquement bas depuis vingt ans.
Unanimité de l’opinion publique sur le sujet
A l’image de Johann, ces mesures ne semblent pas choquer la population. « Il existe une très large majorité, tant au sein de l’opinion publique danoise qu’au Parlement, que ce soit en faveur d’une politique d’immigration stricte », affirme Lawand Hiwa Namo, consultant en politique danois. Certains partis plus à gauche que les sociaux-démocrates ont même conclu que « pour défendre les plus vulnérables, ils doivent accepter une ligne dure sur l’immigration. »

Car une chose préoccupe la population plus que tout : la préservation du modèle social, synonyme de fierté nationale. « Nous sommes un petit bout de paradis, mais un paradis fragile et rapidement menacé », affirme Mikkel, un banquier de 32 ans. C’est une idée largement partagée au Danemark, qui désespère Jamal, kiné d’une soixantaine d’années et maroco-danois : « Ils sont convaincus d’avoir le meilleur pays de la planète et que tout le monde veut en abuser. Tout étranger sur place est perçu comme un suspect… et forcément comme un profiteur ! »
« Il n’y a de place que pour une culture et une religion »
Bien que la guerre en Ukraine ait légèrement apaisé les mentalités, le royaume nordique se classe parmi les pays européens les moins accueillants (23e sur 27). De plus, les réfugiés ukrainiens ont accentué les critiques envers l’immigration musulmane, au cœur des tensions identitaires. « Je suis d’accord pour que des gens viennent chez nous, mais pas s’ils ne s’intègrent pas », insiste Kirsten (prénom modifié), 51 ans. Elle établit un parallèle entre « les réfugiés ukrainiens » et leur « culture européenne » face aux « femmes voilées » ou aux « musulmans qui se plaignent lorsqu’il y a du porc au restaurant ». Pour les nuances, on repassera…
Johann fait remarquer la taille minuscule de son pays. « Ici, nous avons 300 kilomètres par 300, et nous sommes six millions. Dans cet espace restreint, il n’y a pas la place que pour une culture et une religion. L’islam n’est pas le bienvenu ici, il n’a rien à y faire. »

Jamal a l’impression de vivre dans un climat « de racisme décomplexé » ces dernières années. « Les gens y sont moins éduqués à la différence qu’ailleurs », souligne le kiné. Les anecdotes s’accumulent. Sa fille a rapporté de l’école un cours où une personne de couleur noire était désignée comme « nègre ». « La maîtresse n’y a rien trouvé à redire », précise-t-il. Il évoque également la nouvelle compagne de son oncle qui a comparé un chauffeur de taxi noir à un singe sans que cela choque personne. Il mentionne également des Corans brûlés en manifestation « pour le plaisir de choquer et de faire mal ».
Le contre-exemple suédois
Accusés d’être un brin paranoïaques, les Danois aiment brandir l’exemple de la Suède. Moins de 30 kilomètres et un pont séparent Copenhague de Malmö, mais les écarts en matière de politique migratoire entre ces deux voisins sont considérables. La Suède se voit comme une « superpuissance humanitaire », selon les mots de l’ancien Premier ministre. En 2015, le pays a enregistré 162 000 demandes d’asile pour 10 millions d’habitants, le plaçant en tête des pays au monde en termes de proportion d’accueil.
Cependant, ces dernières années, la criminalité a connu une hausse sans précédent. Depuis 2010, les homicides ont augmenté de 26 %, on estime que plus de 200 gangs violents opèrent dans le pays et les fusillades ont fortement augmenté au cours de la dernière décennie. Il ne fallait pas plus à Copenhague pour établir un lien avec la politique migratoire, bien que les causes de cette augmentation soient multiples.
L’extrême-droite en embuscade ?
Si la stratégie de Mette Frederiksen est pour l’instant un indéniable succès politique, la gauche pourrait bientôt être dépassée par l’extrême droite en raison de l’ouverture de la boîte de Pandore. « Le débat s’est déplacé vers un terrain où même les Sociaux-démocrates ne peuvent plus suivre. La discussion porte désormais sur la ‘ré-immigration’, l’idée d’expulser du pays des individus qui ont obtenu la nationalité danoise », met en garde Lawand Hiwa Namo.
Il souligne aussi : « On observe que certaines personnes commencent à parler de la ‘danoïté’ non plus seulement en tant que valeurs et culture, mais comme quelque chose de génétique. » A force de jouer avec le feu, même un pays de glace peut se brûler.

