Crise climatique : « Même après la catastrophe, il y aura toujours des sceptiques » assure le collapsologue Pablo Servigne

« Papa, c’est quoi cette histoire d’effondrement ? ». Pas toujours facile d’expliquer à des enfants la catastrophe climatique à l’œuvre. Entre les incendies à répétition dans le sud et l’ouest de la France et les épisodes caniculaires récurrents, les effets du réchauffement climatique sont de plus en plus palpables dans l’Hexagone et de plus en plus inquiétants.

Dans son dernier ouvrage L’effondrement (et après) expliqué à nos enfants… Et à nos parents,  Pablo Servigne, avec son comparse Gauthier Chapelle, s’est prêté à l’exercice périlleux d’une explication pédagogique des effondrements possibles de la société thermo-industrielle à destination des enfants. L’occasion de revenir sur l’actualité de ces dernières semaines, avec le cofondateur de la collapsologie parfois accusé d’attiser les peurs.

Que vous inspire l’invitation nommée « climate endgame », lancée par des climatologues à leurs collègues, dans la revue scientifique PNAS*, le 1er août dernier, sur la nécessité de développer une science de la catastrophe climatique ?

Ça m’a fait terriblement plaisir ! C’est précisément ce qu’on souhaitait depuis des années avec les camarades collapsologues. Plusieurs études, ces derniers mois, estiment que le GIEC a sous-estimé les risques liés à la crise climatique dans ses scénarios les plus négatifs. Ce que proposent les scientifiques avec leur « climate endgame », c’est d’étudier beaucoup mieux les scénarios hypercatastrophiques qui désignent un climat ayant passé plus de trois degrés de moyenne et notamment en prenant en compte les risques existentiels, c’est-à-dire la disparition de l’humanité. C’est exactement la posture de notre livre en 2015, Comment tout peut s’effondrer. Il s’agit de regarder droit dans les yeux la catastrophe pour pouvoir en atténuer les conséquences, voire l’éviter. Ça veut donc dire créer une sorte de GIEC du collapse.

Comment expliquer que les climatologues évoquent l’effondrement possible de la société mondiale seulement maintenant ?

C’est une question complexe. Le GIEC existe depuis 1988 et on parle d’effondrements possibles depuis les années 1970. Et là, c’est finalement en train d’arriver. Les fenêtres d’opportunités sont en train de se refermer et on vit, aujourd’hui, des catastrophes. Donc les gens se réveillent. Et puis beaucoup de climatologues sont en train de basculer, certains deviennent activistes. Ils vivent tout ça de l’intérieur, confrontés aux chiffres quotidiennement. Dans ce contexte, doivent-ils rester optimistes au risque de tromper les gens comme on l’a fait jusqu’à maintenant ? Ou est-ce qu’on dit vraiment les choses, au risque de faire peur ? Il y a beaucoup de climatologues qui hésitent encore, quand certains ont déjà franchi le pas en rejoignant Extinction Rebellion. Je pense qu’on a besoin des deux : d’ouvrir des horizons, de trouver des solutions, d’y croire, et de mieux comprendre les risques catastrophiques pour les éviter.

Pensez-vous que, les effets du changement climatique se faisant de plus en plus sentir, les crises de vocation, comme on a pu le voir avec les jeunes diplômés d’AgroParisTech, seront de plus en plus fréquentes ?

AgroParisTech, on en a beaucoup parlé parce que c’était remarquable et pas forcément prévu. C’est symptomatique d’une époque. Depuis plusieurs années, de plus en plus de jeunes démissionnent. J’ai vu beaucoup de jeunes qui n’osent pas commencer des études parce qu’ils se disent que ça ne sert à rien. Ou bien qui abandonnent leurs études ou qui changent de métier. Beaucoup d’adultes bifurquent aussi de manière radicale. Et cette méga machine qu’est le système industriel leur propose de l’argent plutôt que du sens. Donc beaucoup ne veulent plus bosser pour les majors du pétrole et les multinationales. C’est une prise de conscience qui s’inscrit aussi dans les mouvements de désobéissance civile, avec une tentation de radicalisation et de durcissement des luttes, voire de sabotage.

Pablo Servigne coécrit un nouveau livre sorti le 2 septembre dernier.
Pablo Servigne coécrit un nouveau livre sorti le 2 septembre dernier. – Emilie Petit / 20 Minutes

Justement, dans un article publié le 30 août dans la revue scientifique Natural climate Change, des climatologues ont enjoint leurs confrères à prendre part à des actions directes non violentes, seule manière selon eux, de se faire entendre. La désobéissance civile serait-elle la clé ?

C’est l’une des clés. Pour l’instant, force est de constater qu’on est obligé d’en passer par là pour se faire entendre. Si le gouvernement faisait son boulot, on n’aurait pas à en passer par là. Mais il y a un vrai sentiment d’impuissance, qui peut être très toxique et générer de l’anxiété. Une étude publiée dans The Lancet en 2021 avait d’ailleurs révélé que cette anxiété était mondiale et liée, non pas aux catastrophes, mais à l’impuissance ressentie par l’inaction des politiques. Et face à ça, quelle autre clé que  la désobéissance civile ? Il y a la révolution, l’émeute, l’insurrection, qui seraient un pas de plus. Mais aujourd’hui, en France, il n’y a pas cette culture qui déboucherait sur une belle révolution.

Lorsque l’on voit le nombre de verbalisations, de garde à vue et de procès intentés ces dernières années, être militant écologiste n’est-il pas de plus en plus risqué ?

Bien sûr. Et encore, en France, ça reste gentil par rapport à d’autres pays où des activistes sont menacés de mort, voire assassinés. Le climat politique s’est clairement durci ces dernières années en raison de l’inaction politique et d’un manque d’écoute de la part de nos dirigeants. Les militants écologistes sont, aujourd’hui, combattus car ils représentent une menace pour des intérêts puissants qui ont des moyens financiers et politiques. Et le risque, c’est d’aller vers encore plus de violence.

Cette éducation n’est-elle pas également parasitée par le climatoscepticisme encore aujourd’hui présent ? Entre un titre réputé comme Géo qui, en mai, a relayé des propos climatosceptiques, ou encore les propos du philosophe Yves Roucaute, dans Le Figaro, qui a déclaré, en juin, que l’humanité avait un rôle dérisoire dans le réchauffement climatique, il peut être difficile de s’y retrouver…

Heureusement, les climatosceptiques sont de plus en plus rares. La nouvelle mode, désormais, ce n’est plus le climatoscepticisme, ou le climatonégationnisme, c’est le climato-rassurisme. Ceci dit, Je comprends très bien que certaines personnes ne veuillent pas entendre de mauvaises nouvelles. A l’inverse, je ne supporte pas qu’on me parle de bonnes nouvelles alors qu’il y a un problème. J’ai besoin des mauvaises nouvelles pour pouvoir les éviter. Et je ne suis pas le seul à fonctionner comme ça.

Le problème de base, c’est que nous ne croyons pas ce que nous savons. Ça fait cinquante ans qu’on connaît les risques, qu’on commence de mieux en mieux à les quantifier, et beaucoup de gens, encore aujourd’hui, ont du mal à y croire. Le cerveau rationnel de certains va chercher toutes les excuses pour ne pas y croire et donc s’ils tombent sur cet article du Figaro, ils vont être rassurés. Même après la catastrophe, il y aura toujours des sceptiques.

La réalité du réchauffement climatique peut aussi faire peur. Il vous a, par exemple, parfois été reproché, ainsi qu’à certains scientifiques lanceurs d’alerte, le fait d’employer le terme « effondrement », qui peut être dur à recevoir…

C’est vrai que c’est un terme difficile parce qu’il est implacable. Il écrase tout. Et surtout, il fait référence à l’imaginaire hollywoodien, qui est majoritairement post-apocalyptique et atroce. Le but était, avec ce terme, de faire le lien entre les études scientifiques qui parlent de collapse et notre imaginaire.

Mais l’effondrement, c’est un peu le monstre de la fin du niveau. Quand tu commences un jeu, tu ne peux pas aller directement au monstre. Tu dois d’abord passer plusieurs étapes. Pour arriver et comprendre l’effondrement, il faut d’abord passer par le climat, le nucléaire, la fin des énergies fossiles, la destruction des océans… Il ne faut pas pour autant s’empêcher de parler d’effondrement et de traiter le sujet sous prétexte que c’est trop dur. C’est pour ça que dans notre dernier livre, nous avons décidé de prendre le lecteur par la main pour l’amener dans ce petit sentier très délicat, très sensible,
entre le « tout est foutu » et le « tout ira bien ». C’est vraiment un exercice d’équilibriste.

Vous croyez profondément au pouvoir d’une convergence des luttes et à la puissance du collectif pour faire bouger les lignes. N’est-ce pas utopiste ?

Peut-être, mais je ne le reçois pas comme une critique. On a besoin d’utopie, on a besoin de rêver, d’ouvrir les horizons et de stimuler l’imagination politique, notamment des jeunes. Si on ne rêve pas, on est mort. Et aujourd’hui, c’est même plutôt réaliste de penser les catastrophes, de vouloir les traverser et agir pour les éviter. A l’inverse, c’est illusoire et irrationnel de croire qu’on va pouvoir poursuivre vers une croissance infinie avec un PIB qui augmenterait de 5 % tous les ans.

La quasi-absence des problématiques écologiques lors des débats de l’élection présidentielle, hormis autour des énergies et plus spécifiquement du nucléaire, est-il symptomatique de notre époque et représentatif de nos dirigeants ?

Je ne sais pas si c’est représentatif. Ce sont surtout des vieux qui sont actuellement aux commandes. Et malheureusement, ils ne mettent pas en avant le climat, la biodiversité. Ça ne semble pas les toucher. Je pense que si on mettait principalement des jeunes au Parlement ou à l’exécutif, qui seraient évidemment formés, on aurait sans doute un gouvernement qui ne parle que de climat.

Je trouve que le sentiment d’impuissance et la fracture générationnelle se retrouvent dans le décalage entre les thèmes et les affects de la population et ceux de la classe politique dirigeante. Ce décalage crée une perte de confiance et un potentiel de déstructuration de l’État et du vivre ensemble. On a des classes qui s’isolent, ce qui a pour conséquence de fracturer la société.

Que penser du terme « sobriété » largement galvaudé par le nouveau gouvernement et de cette fameuse « fin de l’abondance, des évidences et de l’insouciance » annoncées par Emmanuel Macron ?

C’est insupportable pour les lanceurs d’alerte et pour les militants de la décroissance, car ça n’arrive que maintenant, cinquante ans trop tard. Mais surtout, au lieu d’abondance, je parlerais plutôt de sevrage. Car on est vraiment des toxicos, des drogués du pétrole, des énergies fossiles, du gaz et du charbon. C’est très dur parce qu’il y a soit un risque d’overdose, c’est le risque climatique. Soit un risque de sevrage trop brutal, ce sont les ruptures d’approvisionnement, et donc de risque d’effondrement de notre société. Et un sevrage, c’est ce chemin difficile, au milieu, et forcément désagréable.

On aura donc, pendant plusieurs années, besoin de soins, de liens, de ressources, d’amour, de patience, d’entraide, de collectif pour sortir de cette addiction. Pour moi, on arrive dans l’ère du sevrage et pas de la sobriété. Et il faut s’y préparer.

(*) Journal de l’Académie des sciences des États-Unis