Coupe du monde de rugby : Yakuzas, bains publics et légendes urbaines… Le Japon face à son tabou du tatouage

Le bras tatoué du Sud-Africain Francois Hougaard, évoluant dans le club anglais des Worcester Warriors, le 23 septembre 2018. — Robbie Stephenson/JMP/REX/Shutterstock/SIPA

  • Les tatouages sont mal vus au Japon, où ils sont refusés dans une majorité d’établissements de bains.
  • Ce tabou, lié à l’image des yakuzas tatoués, est cependant relativement récent.
  • Les rugbymen du Mondial ont promis de prendre des précautions lors des entraînements.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

Sur les pelouses du Mondial de rugby, c’est un défilé quotidien, quasiment une seconde compétition. Des Ta moko maoris des All Blacks aux « tatau » traditionnels des Samoans, une bonne partie des joueurs affichent leurs tatouages, jusque dans l’équipe japonaise, où les Néo-zélandais d’origine Tupou et Lemeki ou le natif des Samoa Lafaele laissent entrevoir leur art corporel sous le maillot.

Pourtant, une grande partie du public nippon qui acclame ces joueurs dans les stades aimerait beaucoup moins les croiser lors d’une baignade dans les sources thermales locales, les onsen. Dans l’archipel, les tatouages sont tabous dans la plupart des lieux où l’on se dénude : les bains publics et piscines, qui affichent généralement de grands panneaux d’avertissement en japonais et en anglais, certaines plages, et même les salles de sport. D’après un sondage de l’Agence nipponne du tourisme réalisé en 2015, 55,9 % des hôtels et auberges traditionnelles refusaient l’entrée de leurs bains aux clients tatoués. Et selon le journal Yomiuri, seuls 12 % des 2.000 clients japonais de onsen sondés dans la ville d’Oita, qui accueille plusieurs matchs du mondial, jugeaient souhaitable au printemps dernier que les eaux thermales soient ouvertes aux tatoués.

Avertissement contre les tatouages devant une piscine à Tokyo. Avertissement contre les tatouages devant une piscine à Tokyo. – M.CENA / 20 MINUTES

« L’image qu’ont les Japonais du tatouage s’est figée il y a cinquante ans »

A l’origine de ce rejet, une réticence à souiller le corps reçu de ses parents, issue de la pensée confucianiste. Mais surtout l’association entre ces tatouages et les yakuzas, la célèbre mafia japonaise, connus pour leurs larges fresques dans le dos. Petit point historique : très populaire à l’époque d’Edo (1600-1868), le tatouage devient un ennemi public à l’ère Meiji (1868-1912), au moment de l’ouverture du Japon aux étrangers après deux siècles et demi d’isolement. Le gouvernement nippon entreprend alors la modernisation et « l’occidentalisation » à marche forcée du pays, cherchant à gommer les aspects qui pourraient paraître « barbares » aux visiteurs. Une série de lois promulguées à Tokyo à partir de 1871 interdit ainsi pêle-mêle la nudité, les bains mixtes, les combats mixtes de sumo, les estampes érotiques shunga, les charmeurs de serpent et… les tatouages.

Les tatoueurs entrent dans la clandestinité sans disparaître totalement. L’interdiction restera en vigueur jusqu’en 1948. « Ensuite, les films de yakuzas diffusés dans l’après-guerre ont contribué à associer durablement l’image des tatouages à celle des criminels », explique Yoshimi Yamamoto, professeure d’anthropologie culturelle à l’université de Tsuru, au site Nikkei Style.

Alors que la pratique est de moins en moins courante chez les yakuzas, l’opinion générale n’a cependant guère évolué. « L’image qu’ont les Japonais du tatouage s’est figée il y a cinquante ans », dit à 20 Minutes Miho Kawasaki, ancienne responsable du magazine japonais Tattoo Burst, dont la parution a cessé en 2012. « Le lien à la criminalité ancré dans la tête des gens entretient cette réaction de peur, mais ce dégoût est aussi une conséquence de l’ignorance, regrette-t-elle. Les médias japonais parlent très peu de la culture nipponne du tatouage, ce qui explique que ces légendes urbaines perdurent. Je suis très mal à l’aise quand j’entends dire que c’est enraciné dans la culture japonaise, alors que le phénomène de rejet ne date que d’une vingtaine d’années. Il y a des onsen depuis des siècles, mais avant les années 1990, la plupart des établissements n’avaient pas de problème avec les tatouages. »

Un tiers des touristes étrangers essaient les onsen

Devant la déferlante touristique que connaît l’Archipel nippon depuis plusieurs années, le gouvernement japonais a suggéré en 2016 aux propriétaires d’établissements de bain qu’il n’était « pas opportun » de refuser l’entrée aux visiteurs uniquement à cause de leurs ornements corporels. Dans les régions les plus touristiques, certains gérants ont assoupli leurs règles. « Les tatouages étaient interdits depuis longtemps dans notre établissement », explique à 20 Minutes Maya Honda, propriétaire du onsen Ebisuya à Beppu, une ville du sud-ouest du Japon réputée pour ses sources thermales, qui a accueilli 8,8 millions de touristes en 2017.

« Mais depuis quelques années, on reçoit de plus en plus de messages de clients, y compris étrangers, qui demandent s’ils seront acceptés avec leurs tatouages. D’abord on les orientait vers les bains qui peuvent être privatisés, puis on a décidé d’admettre tout le monde. » En s’armant d’humour, au besoin, pour désamorcer les tensions : « Si un client vient me voir pour se plaindre qu’il y a une personne avec des tatouages dans le bain, je lui demande s’ils étaient beaux », rigole Maya Honda.

Maya Honda, propriétaire du onsen Ebisuya à Beppu, dans le sud-ouest du Japon. Maya Honda, propriétaire du onsen Ebisuya à Beppu, dans le sud-ouest du Japon. – M.CENA / 20 MINUTES

L’interdiction ou non des clients tatoués n’est pas inscrite dans la loi, et donc laissée à la seule discrétion des gérants d’établissements. Soucieux de ne pas choquer leur clientèle, ceux-ci choisissent généralement de refuser tout net les encrages. Le site Tattoo-Friendly, créé par Miho Kawasaki, recense actuellement 1.121 établissements ouverts aux clients tatoués à travers le pays. Un chiffre qui « n’a pas spécialement augmenté », note-t-elle.

L’ostracisme se fait aussi sentir hors des bains : les parcs d’attractions comme Disneyland à Tokyo ou Universal Studios à Osaka précisent sur leur site qu’ils se réservent le droit de refuser l’entrée en cas « d’accoutrement ou de tatouages inappropriés ». Même dans le milieu du divertissement, les artistes cachent généralement leurs tatouages pour passer à la télévision. A l’été 2018, la « personnalité télévisuelle » Ryucheru a reçu une avalanche de critiques après avoir posté sur Instagram une photo de ses épaules, où il avait fait tatouer les prénoms de sa femme et de son fils. En réponse, il s’est interrogé sur les préjugés dans la société japonaise en disant vouloir la transformer.

La « bonne volonté » des équipes de rugby

En attendant, l’Agence nipponne du tourisme a proposé des solutions intermédiaires pour permettre aux uns de se baigner et aux autres de ne pas ressentir de malaise, comme fournir des « pansements » pour masquer les plus petits tatouages, aménager des horaires spéciaux pour les clients tatoués ou privatiser certains bains. Elle a aussi rappelé que les tatouages pouvaient avoir une signification culturelle ou religieuse, et ne présentaient pas de risque hygiénique, une autre raison parfois évoquée par les personnes sondées pour expliquer leur inconfort. « Il y a vraiment des gens qui pensent que les tatouages vont se dissoudre au contact de l’eau et souiller le bain », s’indigne Miho Kawasaki.

Si la Coupe du monde de rugby peut occasionner quelques chocs entre cultures, elle peut aussi faire évoluer les perceptions. « Le rugby n’a pas de rapport avec les yakuzas, lance le gouverneur du département d’Oita, Katsusada Hirose. « Le Mondial, estime-t-il, est une belle opportunité d’approfondir la compréhension entre les cultures et de changer les mentalités. »

L’organisation de l’événement a souligné la « bonne volonté » des équipes pour montrer l’exemple. Soucieux de respecter les usages locaux, les All Blacks ont annoncé avant le Mondial qu’ils couvriraient leurs tatouages lors des séances à la piscine, tout comme les joueurs samoans, qui ont consulté « un expert en culture japonaise ». « L’idée, c’est de respecter la culture de tous les endroits où on va, note Va’elua Aloi Alesana, responsable de la logistique de l’équipe. On a notre propre culture aussi mais là, on n’est pas aux Samoa. »

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