Coupe du monde de rugby : Typhon, « pas de plan B » et mauvaise com’, mais comment World Rugby a-t-elle pu se planter à ce point ?

«Un succès ininterrompu depuis plus de 20 ans» – Typhon Magazine — Montage 20 Minutes

  • Le Japon était sous la menace du typhon Hagibis, la fédération internationale de rugby a annulé la moitié des matchs de la Coupe du monde prévus ce week-end, dont le France-Angleterre.
  • World Rugby n’a pas anticipé le phénomène météorologique, alors que la compétition se déroule en pleine période des typhons… « On est en plein dans la période cyclonique sur cette zone du bassin pacifique donc ce n’est pas du tout inhabituel d’avoir des phénomènes tropicaux à cette période de l’année », explique Jérôme Lecou, prévisionniste pour Météo France.

Il y a d’abord l’argument de raison. Le typhon Hagibis ne survolant visiblement pas le Japon pour s’émerveiller de l’architecture des temples shinto – il est présenté comme l’un des plus puissants de la décennie–, il semble évident qu’un match de rugby ne mérite pas qu’on mette en péril la santé des supporters ou des joueurs, cela va de soi. Même un France-Angleterre de Coupe du monde. OK. Maintenant, disons les choses comment on les pense : ne pas avoir d’autre solution que d’annuler la queue entre les jambes la moitié des matchs prévus ce week-end est impardonnable de la part de World Rugby, la fédé internationale.

Si l’annulation de France-Angleterre n’est pas le plus grand scandale de l’histoire du sport, c’est uniquement parce que les deux équipes étaient déjà qualifiées pour les quarts avant le match. Imaginez, rien qu’une seconde, le scénario où la France perd en ouverture contre l’Argentine et se retrouve éliminée sans même avoir pu combattre face à l’Angleterre. C’est ce que s’apprête à vivre l’Ecosse, dont le match décisif contre le Japon pourrait lui aussi passer à la trappe. C’est donc ça, une Coupe du monde de rugby ?

Commençons par le commencement. Des typhons au Japon en octobre, quelle surprise. « On est en plein dans la période cyclonique sur cette zone du bassin pacifique donc ce n’est pas du tout inhabituel d’avoir des phénomènes tropicaux à cette période de l’année, nous explique Jérôme Lecou, prévisionniste pour Météo France. Alors évidemment, ce n’est pas tous les ans qu’on se retrouve avec des super typhons comme Hagibis, mais on pouvait facilement imaginer l’arrivée d’une tempête tropicale avec des vents très soutenus. »

La question météorologique

« Ils le savaient, ils avaient même prévu un règlement au cas où, répond Guy Piéra, ancien responsable de la sécurité à la FFR et organisateur de matchs lors de Coupes du monde 1999 et 2007. Tenir une compétition sur cette période, c’est assez scabreux. Est-ce que c’est de l’amateurisme, de l’inconscience, de l’auto-persuasion que ça n’arrivera pas ? Je ne sais pas. Ils ne prennent pas les bonnes choses en considération. On a dit avant même le début que cette compétition était un grand succès parce que tous les billets avaient été vendus. Est-ce le seul critère intéressant ? »

Ce qui est sûr, c’est que « dès le moment où il y a eu candidature du Japon, il aurait fallu anticiper et prévoir le pire, souffle Marc Lièvremont, l’ancien sélectionneur de l’équipe de France. Ça, c’est le boulot de World Rugby, et c’est quand même assez léger de ne pas l’avoir fait. » Pourquoi pas, par exemple, réinventer le calendrier pour organiser cette Coupe du monde un peu plus tard dans la saison, genre novembre-décembre, lorsque les risques de typhons sont quasi-nuls ? « Le foot a bien réussi à le faire pour la Coupe du monde au Qatar, c’est quand même très embarrassant que le rugby n’y arrive pas », poursuit Lièvremont.

Pas de plan B

Si rien n’a donc été vraiment prévu en amont, on ne peut pas non plus dire que World Rugby brille par son boulot dans l’urgence. La menace des typhons plane depuis le début de la Coupe du monde, et pourtant on a l’impression que WR navigue à vue du moindre coup de vent. Jeudi, au fur et à mesure que le danger Hagibis se précisait pour samedi, l’instance dirigeante a d’abord envisagé l’idée de délocaliser certains matchs vers Oita ou Sapporo pour les jouer à huis clos et sous toit, avant finalement de se rabattre sur une simple annulation, notamment parce qu’un des stades était déjà pris par un match de foot. Une demi-heure de plus et World Rugby proposait à Jacques Brunel et Eddie Jones de régler ça sur Rugby 18 à la PS4.

« C’est étonnant qu’il n’y ait pas eu de plan B en réserve, questionne un autre ancien sélectionneur, Philippe Saint-André. Je ne comprends pas comment ça n’a pas pu être mieux anticipé… D’autant qu’au Japon, ils ont l’habitude et qu’ils ont des stades couverts pour délocaliser les matchs en cas de problème. » Sauf qu’à s’y prendre au dernier moment, World Rugby a buté sur les questions logistiques de déplacement des équipes et manquait d’options. Au hasard : déplacer les matchs de 24 ou 48 heures et repenser légèrement le calendrier de la compétition, déménager tous les matchs du week-end vers le sud et le nord du pays, qui devraient être épargnés par le super-typhon, voire même demander de l’aide à la Corée du sud ?

Les Ecossais et les Japonais ne sauront que dimanche matin, quelques heures seulement avant le coup d’envoi, si le match va bien pouvoir se jouer, alors que la menace plane depuis le début de la semaine… Pour ce qui devait être le dernier match d’une immense carrière internationale, le capitaine italien Sergio Parisse n’aura lui pas le droit d’affronter les All-Blacks, l’Italie-Nouvelle-Zélande de samedi ayant lui aussi été annulé. « Il est ridicule qu’il n’y ait pas eu de plan B, s’énerve-t-il. Quand vous organisez une Coupe du Monde vous devriez en avoir un en place. »

Sergio Parisse, le capitaine du XV d'Italie, lors du match contre l'Afrique du sud le 4 octobre 2019. Sergio Parisse, le capitaine du XV d’Italie, lors du match contre l’Afrique du sud le 4 octobre 2019. – Adrian DENNIS / AFP

En guise de réponse, World Rugby s’est contenté de se cacher derrière son règlement, aussi inéquitable fut-il. « C’est regrettable, mais nous n’avons aucun regret. Il y a un règlement, toutes les équipes l’ont signé, a expliqué Alan Gilpin, le directeur du tournoi. On savait qu’il pouvait y avoir des risques. L’idée de délocaliser les matchs de poule n’était pas dans nos plans, on a cherché toutes les options mais le typhon va impacter de nombreux matchs, ce qui fait beaucoup d’équipes à déloger, mais également les supporters. Pour la sécurité de tout le monde, qui a toujours été notre principale priorité, la meilleure décision est l’annulation de ces deux matchs. »

Les petites équipes et l’équité sportive

Autre point intéressant soulevé par Parisse, quelques phrases plus loin. «Si l’Italie et la Nouvelle-Zélande décident de ne pas jouer, très bien. Mais si la Nouvelle-Zélande avait (eu) besoin de quatre ou cinq points contre nous, (le match) n’aurait pas été annulé. Bien sûr, tout le monde pourrait penser que l’annulation du match ne compte pas parce que nous aurions perdu de toute façon, mais nous méritons d’être respectés en tant qu’équipe.»

World Rugby étant réputée pour ne faire que peu de cas des petits pays, l’organisation peut s’asseoir sans problème sur les complaintes d’une Squadra Azzura à la ramasse. Mais la manière soulève quelques interrogations. Quid de l’Ecosse, potentiellement éliminée si son match contre le Japon est annulé dimanche ? Et que serait-il advenu si la France-Angleterre avait lui aussi eu de l’enjeu ? On imagine mal un ancien finaliste de Coupe du monde accepter son élimination sur l’autel de la seule incompétence de l’organisateur. Règlement ou pas règlement. Et on en inciterait presque l’Italie à aller demander quelques comptes du côté du Tribunal arbitral du sport…

« Moi je pense aux Ecossais, enchaîne Philippe Saint-André. Les mecs se sont préparés comme des bêtes depuis des mois, ils allaient jouer un match de rêve avec possibilité de qualification en quart de Coupe du monde, et là il ne risque de ne jamais avoir lieu. 0-0 et tapis vert. Les mecs vont se dire “mais pourquoi on s’est préparé quatre mois comme des fous pour ne même pas jouer le match le plus important du groupe ?” ».

Le match Ecosse contre Samoa Le match Ecosse contre Samoa – SIPA

« Tout ça est catastrophique en termes d’éthique et d’équité sportive », soulève Marc Lièvremont. Sans compter que le reste de la compétition va être faussé. « Les Français, les Anglais et les Blacks auront joué un match de moins que leurs adversaires, poursuit PSA. Ça pose un vrai problème car un match de moins dans une Coupe du monde, c’est plus de fraîcheur physique, moins de blessures, etc. Ça donne un avantage considérable à ces équipes-là. »

Une communication « bizarre », une réputation ternie

Des équipes dans l’attente, des supporters dans le noir complet, World Rugby brille aussi par sa communication. « On a eu les premières informations mercredi, celles sur l’annulation jeudi, nous explique Arthur, fan français sur place. Bon, aller au Japon c’est pas comme prendre le RER. Je ne sais pas si le risque a été très bien appréhendé. Je suis sûr qu’il était prévu, mais la communication de World Rugby a été bizarre. » Pour eux non plus, il n’y avait pas de « plan B ».

Plus globalement, l’impression de négligence et d’amateurisme laisse pantois. Réputée pour arranger les affaires des pays anglo-saxons, pour se soucier davantage de son bilan comptable que de l’universalité de son sport et pour prendre des décisions aussi opaques qu’incohérentes – remember l’arbitre roumain gate –, World Rugby n’a pas été plus incompétente que d’habitude. C’est juste que cette fois, le monde entier peut s’en rendre compte. Philippe Saint-André à la conclusion : « Que ce soit d’un point de vue sportif ou de l’image, la gestion de ces dossiers est désastreuse. Et je ne parle même pas de l’aspect économique, ils vont prendre un coup en termes de crédibilité. Ce qui est étonnant du côté de World Rugby, c’est que normalement avec les questions économiques et financières ils s’en sortent très, très bien. »

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