Coupe du monde 2022 : « On a quand même été servis depuis 98 »… Pourquoi il faut dédramatiser en cas d’échec des Bleus

De notre envoyé spécial à Doha, 

« Halalalala c’est terrible ! Après un combat titanesque entre Didier Deschamps, dans le coin gauche, et le Destin, dans le coin droit, c’est bien le Destin qui l’emporte par K.-O. après un uppercut d’une violence inouïe en plein dans la dentition ultra-bright de notre sélectionneur. Il ne s’en relèvera pas ». 

La terrible annonce du forfait de Karim Benzema pour la Coupe du monde, tombée sans ménagement à 23h37 très précise samedi soir, est le dernier coup de poignard dans le dos d’un DD déjà sacrément amoché par les absences conjuguées de Pogba, Kanté, Maignan, Kimpembe et Nkunku. Malgré un communiqué de presse qui se veut positif à défaut d’être rassurant, dans lequel le sélectionneur français assure avoir « toute confiance en [son] groupe » et vouloir « tout faire pour relever l’immense défi qui nous attend », le cœur n’y est plus.

Il y a quelques jours encore, quand nous lui parlions de la malédiction du champion du monde, qui lors des trois dernières éditions s’est fait sortir comme un malpropre dès la phase de poule (Italie 2010, Espagne 2014 et Allemagne 2018, sans oublier la France en 2002), le Basque avait une réponse toute faite : « Vous n’arrivez pas à me saper le moral ». Au matin du dimanche 20 novembre, on parie (à regret) nos maigres économies que ce n’est plus vraiment la même musique dans sa tête.

Mais à quoi bon se lamenter ? Ce qui est fait est fait nous dirait tout bon happiness manager en nous tapotant doucement derrière l’épaule. Avec un peu de recul, il faut se dire que c’est peut-être mieux ainsi finalement. Vu l’état de forme de Benzema ces dernières semaines, il n’y avait aucune chance de le voir à plus de 50 % lors de ce Mondial, sans compter qu’on aurait pu le perdre en cours de route à la première accélération un toit soit peu franche au deuxième match, ce qui aurait encore été un drama d’un autre niveau.

La scoumoune intergalactique des Bleus

Alors bien sûr, cet énième rebondissement dans la vie des Bleus ressemble au coup de grâce. Et on imagine aisément la peine qui a dû être celle de KB9 au moment d’acter sa décision, ce qu’il a d’ailleurs fait avec classe, et de monter dans le vol Qatar Airways QR149 de 8h08 direction Madrid-Barajas. Imaginez donc, c’était probablement la dernière occasion de sa vie de devenir champion du monde, l’année de son Ballon d’or qui plus est. Mais soyons réalistes : qui pouvait penser honnêtement qu’on allait réaliser un doublé que seuls l’Italie (1934, 1938) et le Brésil (1958, 1962) ont réussi, à une époque où le football n’avait pas rien à voir avec ce qu’il est aujourd’hui en matière d’adversité ?

Il serait d’ailleurs bien hérétique de parler de « malédiction » pour évoquer le cas des derniers vainqueurs, car ça laisserait penser que ces échecs sont du ressort d’un quelconque sort divin et non de faits parfaitement rationnels. C’est le fameux refrain repris par Deschamps depuis le début du rassemblement : « C’est un constat, c’est factuel, mais le très haut niveau. Il n’y a qu’une équipe qui gagne la Coupe du monde, une seule. Et c’est seulement tous les quatre ans. C’est difficile de la gagner et d’atteindre le plus haut niveau, mais c’est encore plus difficile de s’y maintenir ». Avant que la nouvelle du forfait de Benzema ne tombe, on en avait d’ailleurs parlé avec Jérôme Rothen, l’ancien international devenu animateur vedette à RMC, qui retransmettra les 64 matchs du Mondial sur ses ondes.

« C’est toujours très compliqué de garder son titre, ce n’est pas un scoop, l’histoire nous l’a démontré presque à chaque fois. Ça montre toute la difficulté qu’il y a de se renouveler, se remettre en question. Je pense que pour n’importe quel compétiteur de haut niveau, la plus grande difficulté est là, abonde l’ancienne patte gauche soyeuse. Parvenir individuellement et collectivement à ne pas s’auto-satisfaire de ce que tu as fait quatre ans avant. Le premier adversaire c’est soi-même. »

Voilà pour le premier étage de la fusée. « Et ensuite il y a les autres qui se méfient plus de toi qu’il y a quatre ans, poursuit-il. Aujourd’hui, même s’il y a eu l’échec à l’Euro entre-temps, tu restes l’équipe à battre. Il y a les nations de poules qui partent de plus loin, mais après t’as les autres favoris que tu vas potentiellement croiser sur ta route. On peut citer l’Argentine et le Brésil bien évidemment, mais j’ajouterais l’Espagne, le Portugal voire l’Allemagne dont personne ne parle mais qui à mon avis ne sera pas loin, les Pays Bas aussi. C’est très compliqué de jouer ces adversaires qui, en plus d’avoir de la qualité, vont être méfiants et vont avoir une motivation peut-être supérieure à la tienne. »

Se souvenir des belles choses

Si l’on accepte ce postulat de départ, le forfait de Benzema n’est rien d’autre que le dernier clou planté dans le cercueil de nos espoirs irrationnels. Et puis sachons mémoire garder. Quelle autre nation que la France a eu le privilège de vivre autant de victoires sur le dernier quart de siècle, hein, laquelle ? ! Aucune, à part peut-être l’invincible Espagne des années 2008-2012 (une Coupe du monde et deux Euros). Sans compter que l’équipe de France, c’est trois finales sur les six dernières Coupe du monde, excusez du peu. A ce sujet, on se demandait déjà avant le sacre en Russie si, contrairement à ce qu’on pense souvent de nous-mêmes, nous n’étions finalement pas une grande nation de football.

Jérôme Rothen, encore : « Le football a ça d’injuste qu’on oublie très vite, trop vite, et on reste focalisé sur les derniers échecs. On s’habitue au luxe. Il faut se rappeler de ce qu’on a mangé à partir des années 90, après la Coupe du monde 86, jusqu’à 98. Allez, jusqu’à l’Euro 96. On a eu dix ans de disette [sans compter la traversée du désert des années 60-70]. Mais depuis, malgré quelques piqûres de rappel et quelques grosses claques (2008, 2010), on a quand même été servi. Après je peux comprendre, l’être humain est comme ça, il devient de plus en plus exigeant. »

L'historique du parcours des Bleus en Coupe du monde
L’historique du parcours des Bleus en Coupe du monde – Sofascore

Si l’être humain à la mémoire courte et qu’il est souvent détestable, on le voit encore après cette COP27 qui nous mène tout droit vers notre extinction tout en sirotant un mojito depuis le wagon-bar, reconnaissons-lui au moins une chose, c’est qu’il a ça de formidable que sa capacité d’adaptation est sans limite. La peur du vide fait que dès que le coup d’envoi de France-Australie sera donné, mardi soir, on sera déjà dans l’après-Benzema. Interrogé là-dessus en conf dimanche soir, Ibrahima Konaté nous a même devancés sur le planning : « Ça fait mal mais notre objectif ne change pas. On a un match qui arrive très vite et si on s’attarde là-dessus, ça risque d’être compliqué. » 

Plus de pression les gars, on y va et on verra 

Au fond, qu’est-ce qui a changé avec le forfait de Benzema, sinon le degré d’exigence du peuple français ? L’équation de départ, elle, reste sensiblement la même. 

  • Soit on sort prématurément, disons en 8e, voire en poule comme les champions du monde 2006, 2010 et 2014, et on se dira que c’est le sens de l’histoire, qu’il faut laisser la place aux autres. Et puis que de toute manière on ne l’a jamais vraiment sentie cette Coupe du monde des enfers.
  • Soit on atteint au moins les quarts de finale et on ne pourra que saluer les ressources mentales de ce groupe de 26, probablement en PLS après le couperet Benzema.
  • Soit on va carrément au bout, et là le monde n’est pas prêt à ce qui va suivre. L’arrogance française était notre marque de fabrique à l’international ? Vous nous pensiez incapables d’être encore plus détestables ? Hold our beers !

Ceci étant posé, on finira par un message à Benzema si vous nous le permettez : Karim, sèche tes larmes. T’en as vu d’autres des traversées du désert et ce n’est pas ça qui va t’arrêter. Ta force mentale et ton acharnement au travail nous font penser que, finalement, elle n’est pas si loin la Coupe du monde 2026 aux Etats-Unis. Avoue que ça aura plus de gueule de la soulever à Miami que dans le désert qatari.