Coupe du monde 2022 : Le cas Benzema peut-il polluer le Mondial des Bleus, comme Zidane en 2002, ou Vieira en 2008 ?

De notre envoyé spécial, à Doha

Jeudi soir, depuis la tribune de presse du stade Al Sadd où s’est entraînée l’équipe de France pour la première fois depuis son arrivée au Qatar, on n’a pas hésité à sabrer le Champomy (interdiction d’alcool oblige) en voyant Karim Benzema échanger quelques passes avec ses coéquipiers. Avant de vite déchanter et de remiser tout ça au frais en constatant qu’il s’écartait finalement du groupe pour réaliser un travail individuel en compagnie de Raphaël Varane et du préparateur physique Cyril Moine.

De son côté, Deschamps, qui avait averti avant l’annonce de la liste qu’il ne prendrait que des joueurs sûrs d’être en mesure de disputer cette première rencontre, soutenait encore mordicus lundi dernier à Clairefontaine qu’il n’y aurait pas de problème de ce point de vue là. « Il a eu des petits soucis physiques à gérer, et par rapport à ce que représente la Coupe du monde, il est vigilant, très vigilant. Mais je n’ai pas d’inquiétude par rapport à la semaine prochaine, je n’ai pas d’éléments négatifs par rapport à sa situation sur le plan physique. »

Interrogé au château par nos confrères de L’Equipe, le joueur lui-même se voulait rassurant. « Je vais bien. J’avais des petites douleurs, mais pas de déchirure ni de grosse blessure. Je pouvais jouer [avec le Real contre Cadix, deux jours avant le rassemblement] mais pas à 100 %. Ce n’était pas histoire de prendre ou de ne pas prendre de risque, c’est juste que je n’étais pas à 100 %. J’avais juste des petites gênes. Depuis, j’ai bien travaillé en salle. J’ai couru, j’ai allongé, donc ça va. »

Tout va donc très bien, madame la marquise. Sauf qu’à cinq jours du premier match contre l’Australie, notre Ballon d’or du peuple n’a pas encore réalisé la moindre séance collective avec le reste du groupe. On n’a pas fait médecine, mais on peut quand même vous dire que cette affaire sent de plus en plus le pin des Landes. Et vous annoncer que Benzema ne sera jamais apte à disputer le match de mardi dans son intégralité ET en pleine possession de ses moyens.

La convocation de Thuram pose question

Et puis si tout va si bien, pourquoi le sélectionneur a-t-il appelé Marcus Thuram en renfort lundi et non une semaine plus tôt comme pour le reste du groupe ? DD a eu beau nous expliquer qu’il voulait attendre la fin officielle des championnats pour se faire une idée de l’identité du joueur à appeler, ajoutant qu’il aurait tout aussi bien pu prendre « un défenseur, un milieu ou un attaquant », on n’achète pas. Et on n’est pas les seuls.

« Didier peut bien raconter que la convocation de Marcus Thuram n’a rien à voir avec l’état de forme de Benzema, bon… A ce moment-là, pourquoi il ne l’a pas appelé quand il a donné la liste, si ça n’a rien à voir ?, s’interroge un fin connaisseur du coach et de l’équipe de France. A ma connaissance, il n’y a pas d’éléments nouveaux entre l’annonce de la liste et l’appel de Thuram. Qu’est-ce qui peut donc motiver l’appel d’un attaquant supplémentaire sinon des doutes concernant Benzema ? C’est du niveau du cours élémentaire. »

Selon nos confrères de L’Equipe, présents à nos côtés lors de l’entraînement des Bleus jeudi soir, l’intensité mise par Benzema dans les exercices a rassuré le staff, mais le programme rêvé par Deschamps n’a pas été respecté, signe que les craintes sont bien réelles. Et si la remise en forme du joueur devait s’éterniser, si la situation devait s’embourber, cela pourrait-il avoir un impact négatif sur la vie du groupe ? Possiblement, si l’on se fie à l’histoire des Bleus aux XXIe siècle. Souvenez-vous :

  • S’il n’était pas encore responsable de la communication des Bleus lors de l’Euro 2008 (il ne le deviendra qu’au lendemain l’élimination), François Manardo connaît les dessous de l’affaire Vieira comme s’il l’avait faite. « Le cas de Patrick est différent de celui de Benzema ou de Zidane qui, lui, avait au moins disputé le dernier match de poule en Corée. En 2008, dès le départ on savait que c’était mort pour Pat’ et qu’il ne pourrait pas jouer de la compète. Paclet (le docteur des Bleus à l’époque) le dit, « on n’a pas le temps, il est forfait ». Mais Raymond (Domenech) décide quand même de le garder, sans lui dire qu’il n’a aucune chance de jouer. Et derrière c’est tout un engrenage qui se met en place. »
  • Euro 2008 : Patrick Veira se fait une lésion musculaire avec saignement à la cuisse gauche lors du match de préparation face au Paraguay (0-0) le 30 mai, il ne jouera pas la moindre rencontre de la compétition.

« Ça peut vite devenir pesant pour le groupe »

Si chaque histoire est différente et que les blessures ne sont pas de la même nature ni de la même intensité, elle n’en reste pas moins très instructive. Chef de presse de l’équipe de France en Corée, Philippe Tournon n’exclut pas un remake du bazar médiatique de l’époque avec Karim Benzema. « Il ne s’est pas entraîné avec le groupe à Clairefontaine. S’il ne participe pas à l’entraînement collectif de jeudi à Doha, nous disait-il mardi, vous, journalistes, allez faire votre métier et vous allez multiplier les points d’interrogations. C’est normal. Et là, comme ça avait été le cas pour nous avec Zidane en 2002, ça peut vite devenir pesant pour le groupe et ça peut être difficile à gérer. »

Quelques années après le fiasco de Séoul, Roger Lemerre avouera dans les colonnes de L’Equipe « une grosse erreur de [sa] part ». « Quand tu sélectionnes les 22 meilleurs joueurs, tu ne peux pas focaliser l’attention sur un seul qui n’est pas en état de jouer. Parce que les autres ont le même ego. Je me suis dit alors : Roger, ton groupe est mort ».

S’il n’était pas encore responsable de la communication des Bleus lors de l’Euro 2008 (il ne le deviendra qu’au lendemain l’élimination), François Manardo connaît les dessous de l’affaire Vieira comme s’il l’avait faite. « Le cas de Patrick est différent de celui de Benzema ou de Zidane qui, lui, avait au moins disputé le dernier match de poule en Corée. En 2008, dès le départ on savait que c’était mort pour Pat’ et qu’il ne pourrait pas jouer de la compète. Paclet (le docteur des Bleus à l’époque) le dit, « on n’a pas le temps, il est forfait ». Mais Raymond (Domenech) décide quand même de le garder, sans lui dire qu’il n’a aucune chance de jouer. Et derrière c’est tout un engrenage qui se met en place. »

Didier, c’est pas Raymond

Sur les conseils de Willy Sagnol, alors défenseur à Munich, Vieira prend contact avec le médecin du Bayern, Hans-Wihelm Müller-Wohlfahrt, qui lui recommande de s’injecter de l’Actovégin, un remède décrié à base de sang de veau déprotéiné. Le staff médical des Bleus refuse. François Manardo décrypte : « Pat’ a mis la pression pour qu’on le soigne, Paclet refuse de faire le traitement car il est interdit en France, ça monte dans les tours et quand t’arrives dans ce genre de situations, tu sais que derrière c’est terminé. Mais je ne peux pas croire une seconde qu’on soit dans le début d’un scénario similaire avec Benzema. Si Deschamps l’a pris, c’est qu’il pense sincèrement qu’il pourra jouer. Mais pour l’Australie, c’est sûr qu’il ne sera jamais à 100 %. »

C’est aussi l’avis de Luis Fernandez, consultant pour beIN Sport. « Il a un petit souci mais le staff a l’air de penser qu’on peut le traiter. S’il est là, c’est qu’il s’en sent capable. Et au pire on a de quoi le remplacer pour les premiers matchs afin qu’il se prépare au mieux pour les 8es de finale », avance-t-il, (trop ?) serein. « Serein », c’est aussi l’attitude de Benzema à en croire son son coéquipier en sélection et en club, Aurélien Tchouaméni, qu’on a interrogé jeudi en conférence de presse. « Il a beaucoup d’expérience, il connaît son corps, s’il n’a pas joué les derniers matchs avec le Real c’est qu’il ne s’estimait pas capable d’aider l’équipe au maximum mais il sait très bien que ça va aller et qu’au moment où il sera prêt il va pouvoir aider l’équipe », nous a-t-il assurés. Il n’y a plus qu’à le croire.