Coupe du monde 2022 : « La France s’est repositionnée comme un prétendant », estime Claude Puel

On l’avait quitté il y a presque un an, englué dans une situation inextricable à Saint-Etienne, d’où il avait finalement été limogé après une ultime claque infligée par le Stade Rennais. Depuis, Claude Puel (61 ans) s’est ressourcé, gardant intacte sa passion pour un sport qui dicte son quotidien depuis l’enfance. Il en a profité pour écrire un livre, Libre  (Ed Solar), paru le mois dernier, dans lequel il retrace son parcours de joueur puis d’entraîneur, fort de 1.248 matchs dans l’élite. Petit moment introspection, avant de replonger, ambitionne-t-il, à la tête d’une sélection nationale. La Coupe du monde qui bat son plein au Qatar était l’occasion rêvée pour en parler. Nous l’avons rencontré mardi, à la veille de France-Tunisie. 

Pourquoi avoir écrit ce livre, vous que l’on sait assez pudique sur vos ressorts intérieurs ?

On m’avait sollicité plusieurs fois par le passé. Là, à 60 ans, j’ai pensé que c’était pas mal de faire un point, de profiter de cette pause. Pas pour me livrer spécialement, mais pour parler football surtout. J’ai vu beaucoup de générations, j’ai participé à l’évolution du foot pendant ces décennies. Ça me permet également de revenir sur mon parcours, pourquoi j’ai choisi tel projet dans tel club, de partager ça avec les supporters de ces différents clubs. Il peut aussi intéresser de jeunes entraîneurs, sur le fait de rester soi-même malgré la pression, les remises en question.

Est-ce aussi pour expliquer vos méthodes, pour des personnes croisées dans votre carrière et qui ne vous ont pas forcément compris ?

Parfois mes choix ont pu être mal compris, oui. Je n’ai jamais cherché la facilité. Je suis allé dans des clubs en difficulté, souvent, et je me suis investi dans tous les domaines pour les voir revenir en première ligne, disputer à nouveau la Coupe d’Europe. Ça me semblait important d’y revenir parce que tout le monde zappe. Pour les médias, les supporters, on est ramenés à la victoire ou la défaite, avec des émotions exacerbées. J’ai pris le temps d’expliquer comment j’ai toujours cherché à travailler, au moins, sur du moyen terme. C’est pour ça que chaque supporter des clubs que j’ai entraîné s’y retrouvera.

La couverture du livre de Claude Puel.
La couverture du livre de Claude Puel. – Solar

On sent que le projet lillois [2002-2008, avec deux qualifications en C1] est vraiment à part dans votre carrière ?

Il est fondateur, j’y ai découvert le métier de manager. Ça m’a passionné, parce que c’est ma philosophie. J’ai toujours pensé qu’en tant que salarié du club j’étais à son service, et pas là pour seulement prendre ce qu’il y avait à prendre avant de rebondir ensuite dans un club plus important. J’épousais les problèmes du club, je prenais des responsabilités, je protégeais tout le monde, je voulais vraiment laisser quelque chose derrière moi. Mais je considérais tout ça comme mon boulot, en fait.

Vous considérez-vous comme un entraîneur rare, de ce point de vue ?

Peut-être. Aujourd’hui, cette vision intéresse moins les entraîneurs, parce qu’ils sont carriéristes, ils ne s’attachent pas particulièrement au club ou aux joueurs. C’est une évolution de plus en plus exacerbée. Même en Angleterre, la fonction de manager est un peu galvaudée. Il y a maintenant des directeurs de services, partout, avec des responsabilités bien précises, et ces gens-là ne veulent pas qu’on entre dans leur domaine. C’est un danger, car pour développer un club il faut un partage de l’information. Le côté positif est que ça professionnalise encore plus les clubs. Mais il n’y a plus de place pour les managers dans tout ça. Très peu d’entraîneurs ont, aujourd’hui, un rôle élargi comme j’ai pu avoir, des gamins du centre de formation jusqu’aux pros.

D’où vous vient cette exigence de tous les instants, qui transpire dans votre livre ?

C’est sûrement un mélange entre une éducation et toutes les expériences vécues, les difficultés traversées. C’est dans mon caractère de ne pas lâcher. Je me suis convaincu que si une difficulté arrivait, c’était pour l’affronter, pas l’esquiver. Parfois, même, j’avoue que j’étais content quand il y avait quelque chose un peu difficile (sourire). J’ai toujours eu l’impression que si c’était trop facile, linéaire, harmonieux, j’allais m’endormir. Les difficultés me maintiennent en éveil, me font avancer.

Comment passe-t-on du joueur « intolérant » que vous disiez être à l’entraîneur qui doit s’adapter à toutes les personnalités qui composent un effectif ?

Il faut changer de logiciel. Joueur, on est très égocentré. Dès qu’on passe éducateur, on bosse pour le club, les joueurs. On doit s’ouvrir, faire cohabiter des gens de différents horizons, avec différentes mentalités, pour en faire une équipe, tracer un horizon, un projet de jeu. On m’a très vite catalogué rigide, ceci, cela… C’est tout le contraire je trouve. L’entraîneur, c’est le garant, le seul qui dans ce monde individualiste, rame à contre-courant. Il essaie de rassembler, d’avoir une pensée commune, alors que tout tend à individualiser la performance du joueur.

On a souvent dit de vous que vous étiez un « bâtisseur ». Ça vous convient ou vous trouvez ça trop restrictif ?

J’ai toujours privilégié des clubs où il fallait tout reconstruire, c’est vrai. Même à Lyon, il fallait faire avancer le club dans ses structures, renouveler l’effectif en bout de course. Ça s’est fait dans l’incompréhension parce que les gens ne regardent que les résultats, et ne cherchent pas à comprendre où en est le club. Est-ce que ça me va ? Disons que je n’ai pas fait que bâtir des équipes, mon rôle a été au-delà de ça, on a fait de belles choses en Ligue des champions, battre Manchester United, le Real, le Milan AC, Liverpool. Je pense être un entraîneur, tout simplement, mais qui s’adapte au projet qu’il faut mettre en place.

Lors de la victoire avec le Losc à San Siro, face au Milan AC, le 6 décembre 2006.
Lors de la victoire avec le Losc à San Siro, face au Milan AC, le 6 décembre 2006. – ANTONIO CALANNI/AP/SIPA

Est-ce qu’on vous a proposé un top club européen ? Est-ce que ça vous aurait plu ?

Il y a eu quelques approches, des intérêts, mais je n’ai jamais cherché à aller voir plus loin. D’ailleurs, je n’ai jamais eu d’agent pour travailler sur le sujet. Mais je sais qu’il y a de grands clubs qui se sont intéressés, oui.

En Angleterre, en Espagne ? 

En Italie, aussi.

Ce n’est pas un regret ? 

Non, j’ai fait par rapport à des ressentis. Je suis comme je suis, j’ai cheminé sans adopter un mode carriériste. Ne pas « m’emmerder » avec les à-côtés, me concentrer juste sur l’équipe et puis aller voir ailleurs, ça ne m’intéressait pas.

A la fin de votre livre, vous évoquer le football, ses contradictions, ce que l’on pourrait améliorer en France. Vous avez refusé le poste de DTN dans votre carrière, il vous intéresserait aujourd’hui ? 

Je ne pense pas. Il faut une vision, mais encore faut-il pouvoir la mettre en œuvre. Ceux qui ont vraiment le pouvoir, ce sont les dirigeants des clubs, la Ligue. Ce sont eux qui imposent des choses et ensuite on est obligés de suivre. Il y a beaucoup de nouveaux dirigeants qui ont des idées pour développer un business mais qui n’ont pas d’approche football. Il faut développer les ressources, certes, mais aussi être le garant d’un football fort pour nous, pour le futur. Là on surfe sur des choses mises en place depuis Georges Boulogne, pendant ce temps les autres pays avancent. Je n’ai pas l’impression que le poste ait beaucoup d’écoute de la part des dirigeants. 

Et sélectionneur ? 

Oui, ça m’intéresserait. J’ai eu des propositions par le passé que j’ai refusées parce que je voulais être au quotidien avec une équipe. Maintenant je suis plus ouvert. J’ai vu pas mal de sélections cet été, mais si j’en prenais une, j’aimerais rester en Europe. Même si ça offre moins de possibilités. 

C’est un poste très différent de ce que vous avez connu. Il faut mettre en place des choses très vite… 

De toute façon l’entraineur, aujourd’hui, est formaté pour aller très vite, récupérer un effectif, essayer de trouver la meilleure alchimie possible, le meilleur dispositif pour qu’ils s’éclatent et avancer. Sélectionneur, on a de gros coups de bourre mais aussi un peu plus de recul, de temps dans la saison. On prend les joueurs que l’on veut, que l’on pense être en capacité de bien rentrer dans ce qu’on veut mettre en place. 

Que pensez-vous de la manière dont Deschamps a fait évoluer son équipe en ce début de Coupe du monde ?  

Justement, c’est le propre de l’entraîneur. Il doit être adaptable aux événements. On dit souvent que Didier a de la chance (sourire), là on ne peut pas dire que ça ait été le cas. C’est très intéressant d’observer son adaptation à toutes les mouises qui lui sont arrivées. Quelque part, ça l’a forcé à envisager d’autres solutions, à replacer des joueurs comme Griezmann, et il est arrivé à redonner à cette équipe force et confiance. On dira qu’il a retrouvé son côté chanceux, mais c’est du travail, de la réflexion. Il peut se tromper, comme n’importe quel entraîneur, mais je trouve que c’est carré, et les faits lui donnent raison. 

Cette équipe vous paraît-elle taillée pour aller loin maintenant ? 

Il faudra voir. Il y a tellement de surprises dans ce mondial, d’un match à l’autre. Des équipes dominent un match et le coup d’après peinent à développer leur jeu. Ça reste surprenant, difficilement lisible. Concernant les Bleus, je n’ai pas été convaincu par le premier match, malgré toutes les choses positives dispensées dans les médias. Moi j’ai trouvé qu’au niveau de l’utilisation du ballon, de la maitrise, ce n’était pas suffisant. En revanche, le deuxième match était très intéressant. Ce serait resté sur un score de parité, j’aurais dit que cette équipe avait fait un très bon match, parce que c’était contre un bon adversaire, qu’on a été solides, entreprenants, qu’on a dégagé de l’assurance. J’ai trouvé le contenu vraiment intéressant [l’entretien a été réalisé avant France-Tunisie].

La France fait-elle partie des nations les plus solides ? 

Elle s’est repositionnée, dans ce deuxième match, comme un prétendant. Il y avait les blessures, les absences, ce premier match un peu brouillon. Ce deuxième match a affiché du caractère, de la solidité et du vécu. Notamment avec des gamins qui apprennent très vite dans cette Coupe du monde. Parmi les autres nations, je citerai l’Espagne, sur ce qu’elle montre, même si elle a fini fatiguée contre l’Allemagne et doit jouer un troisième à fond pour se qualifier. C’est problématique. Le Brésil va être là aussi. J’adore Marquinhos, c’est un joueur dont on parle peu, il fait bien son boulot, il est sobre, très bon dans la relance, dans ses interventions. Et quand il y a cette stabilité, derrière les talents offensifs peuvent s’exprimer.

Qu’avez-vous vu qui a éveillé votre intérêt depuis le début de la compétition ? 

Je reviens à l’Espagne, j’aime beaucoup, elle joue un peu comme un club. C’est cohérent, ce pressing collectif, cette volonté d’avancer ensemble. Le Canada a essayé de faire ça lors de son premier match, de presser haut, l’Arabie Saoudite aussi a tenté. Beaucoup d’équipes reviennent à un bloc, attendent la faute de l’adversaire pour essayer de le contrer, parce que c’est ce qui est le plus facile à mettre en place quand on a peu de temps. Par contre jouer, avoir des mécanismes, c’est dur. Ça demande beaucoup de boulot, de répétition. J’aime les équipes qui tentent cette approche. 

Ça vous arrive de projeter en tant que sélectionneur quand vous regardez matchs de la Coupe du monde ?

Ce n’est pas me demander ce que je ferai en tant que sélectionneur, mais en tant qu’entraîneur tout simplement. Dès que je regarde un match, très vite je remarque ce qui ne va pas, tel joueur qui tarde à orienter, à décaler, à couvrir, etc. Du canapé, c’est toujours plus facile !

Vous réfléchissez à comment vous feriez jouer Mbappé par exemple ?

Comme le fait Didier, il faut le mettre dans les meilleures conditions possibles, et construire autour de lui. Quand on a un joueur qui sort de la norme, qui a pris un tel ascendant sur le collectif et sur l’équipe adverse, il faut le mettre dans sa meilleure zone, là où il peut s’éclater. Il lui faut une certaine liberté, sachant qu’il va trouver plus d’espaces en partant de la gauche puis en plongeant dans le dos des défenses, et se trouver dans une position plus axiale après pour pouvoir conclure. Il faut croiser les doigts, parce qu’on dépend très fortement de Mbappé. C’est lui qui déclenche à chaque fois les hostilités.

Il a 23 ans, un vrai statut. Ça doit être sa Coupe du monde ?

(Il souffle) Je ne sais pas. Arrivera ce qui doit arriver. Quand on cherche trop à réussir… Il faut trouver le bon compromis, être prêt tout en conservant fraîcheur. On le sent prêt, épanoui, plein d’envie, mais il ne faut pas que ça devienne une pression, une obsession, parce que sinon il va déjouer. Là il a l’air bien, li fait les choses de manière naturelle, et c’est bien parce qu’au-delà de ses qualités intrinsèques, physiques et techniques, c’est son mental la clé. Je trouve qu’il a un mental formaté pour non seulement le très haut niveau mais aussi pour avoir le leadership mondial. Il a une facilité pour avancer, aborder des problèmes. Il prend les bonnes décisions, il a le bon comportement, et derrière il rebondit.

J’ai eu Eden [Hazard, à Lille], c’était un peu la même chose. Ces joueurs, ce sont des phénomènes, matures très jeunes. Ils ont les bonnes réponses, ils sont intelligents, désinhibés, parce qu’ils ne ressentent pas la pression. Ils loupent quelque chose, ils passent à autre chose tout de suite, ils ne se laissent pas déstabiliser par l’environnement ou des choses négatives qui peuvent leur arriver. Beaucoup n’y résistent pas. C’est ça, le caractère des grands champions.

Il y a un équilibre de vestiaire à trouver avec ces joueurs aussi ? Parce qu’ils prennent beaucoup de place, très jeunes…

Mbappé a dû batailler pour être considéré. Au PSG il est arrivé, Neymar était là, ensuite Messi. Son leadership naissant était remis en question, il a joué un peu des coudes pour s’affirmer, et il a réussi à le faire. Maintenant il traite d’égal à égal avec ces joueurs-là, c’est très fort. Et le fait d’être un élément central de l’équipe de France, aujourd’hui, lui permet d’assouvir son besoin d’être LE joueur de l’équipe, de la porter.

Si le poste se libère dans un mois ou deux ans, vous êtes candidat ?

Comme pas mal de monde je pense. Ça serait un honneur et un privilège, bien sûr. Mais le jour où Didier décidera d’arrêter, je crois que le poste est déjà dévolu à une figure emblématique du football français (sourire).

Et en Europe alors ? Vous imaginez une nation de premier plan ?

Oui, un pays francophone, pourquoi pas (il sourit)… J’ai eu des contacts avec six, sept sélections, africaines ou autres, mais qui m’éloignaient de l’Europe. En tout cas, si je prends une sélection, c’est pour un projet cohérent, avec des moyens.