Coupe du monde 2022 : Formation plutôt que naturalisation, le Qatar brise les clichés

De notre envoyé spécial à Doha,

Il suffit de faire un peu de route à travers le désert pour se rendre compte de l’importance de la construction dans le paysage qatari. Des grues, du béton, des bâtiments en constructions, certains laissés pour inachevés, d’autres terminés. L’émirat a même réussi à se construire une équipe de football de niveau international en un peu moins de deux décennies, bien que la prestation des hommes de Felix Sanchez à l’occasion du match d’ouverture de la Coupe du monde 2022 (défaite 2-0 contre l’Equateur) évoque le bas de tableau de la Ligue 2.

Au grand regret de l’Espagnol, qui soupçonne ses joueurs de s’être laissés bouffer par l’enjeu. « Peut-être que les nerfs nous ont trahis, on a vraiment mal débuté. Nous avons été très imprécis techniquement, on n’a jamais enchaîné quatre passes. » Sanchez a eu l’élégance de ne pas évoquer les sorties hasardeuses de Al Sheeb, les contrôles ratés au milieu de terrain et les touches en profondeur dans les pieds adverses, autant d’éléments qui ont contribué au naufrage précoce du Qatar. Et le mettent dans l’embarras. En s’inclinant d’entrée face à son supposé moins bon adversaire, l’hôte hypothèque ses chances de sauver l’honneur dans un groupe qui compte aussi les Pays-Bas et le Sénégal. Comme si tout le boulot abattu par Sanchez depuis son arrivée à l’Aspire Academy en 2006 n’avait servi à rien.

Aspire et le projet de formation qatari

L’Aspire Academy a été fondée en 2004 pour identifier et former les futurs athlètes qataris. Sport roi au Qatar, le football y a tout de suite pris une place privilégiée, si bien que Sanchez, formé comme entraîneur à la Masia, a pu expérimenter autant qu’il le voulait dans ce laboratoire sportif. Il explique en outre avoir profité de la proximité des joueurs du centre de formation pour tenir un rythme de deux entraînements quotidiens, ce qu’il n’a jamais vu se faire en Europe, à part peut-être au Barça.

Pour ne pas rester bloqué au même échelon, l’Espagnol a choisi de suivre ses joueurs. En 2013, il prend les U19 du Qatar, qu’il mène vers le titre asiatique. Un exploit qu’il réitérera avec les grands en 2019. Son équipe bat le Japon en finale en encaissant son seul but du tournoi, pour 19 inscrits. La stat est folle, et reflète les idées de jeu du bonhomme. Xavi : « « Son style est offensif, évidemment, mais il peut s’adapter s’il n’a pas le ballon. Défensivement, il travaille bien ».

Pas de naturalisations comme au hand

Il travaille bien, tout court. De toute façon, il n’y avait pas d’autre route pour faire accéder ce petit pays au niveau international. La voie administrative qui a mené le Qatar en finale de son Mondial de handball en 2015 – remporté par les Experts – n’était pas valide au football. La FIFA a bien des torts, mais on peut lui reconnaître de savoir encadrer les processus de naturalisation. On ne change pas de nationalité sportive en 3 ans comme au hand, et encore moins après avoir déjà porté le maillot d’une autre nation. Ainsi, seuls quatre des champions d’Asie de 2019 ont été naturalisés.

Et si le pays a fini par se résoudre à miser aussi sur les enfants d’immigrés à cause d’une démographie peu avantageuse (seulement 300.000 « vrais » Qataris), la volonté première était de retrouver le plus haut niveau avec une population exclusivement locale. Pierre Lechantre, sélectionneur du Qatar au début du siècle cité par Le Monde, résume l’idée en racontant un échange avec un haut dirigeant.

« J’avais fait remarquer que nous étions limités par la démographie, il m’avait répondu : on veut des joueurs avec du sang 100 % qatari. »

Au bon souvenir de la Coupe du monde de la jeunesse de 1981, où le Qatar avait sorti le Brésil et l’Angleterre avant d’échouer face à la surpuissante Allemagne (4-0) en finale. Une date qui est forcément restée dans l’histoire sportive locale.

Il est peu probable que les hommes de Félix Sanchez rééditent l’exploit d’il y a 41 ans. Deux matchs quasiment impossibles à remporter les attendent et la porte de sortie est déjà grande ouverte. Tant pis, le Qatar a appris à être patient avec son équipe de football (sauf pour ce qui est de ne pas quitter les tribunes à une demi-heure du terme en cas de défaite). Une exception qui contraste avec le « tout, tout de suite » sur lequel se construit le petit émirat et ses bâtiments qui poussent comme des palmiers au milieu du désert.