Coupe du monde 2022 : Des caravanes aux hôtels de luxe, la double vie des supporters à Doha

De notre envoyé spécial à Doha,

Il était là, sous nos yeux. On l’a vu sans le voir. Trop occupés à pester contre la clim à 15 degrés pendant notre premier tour en bus à Doha, l’image de caravanes parfaitement alignées restera un temps subliminale. Jusqu’à entendre parler du campement d’Al Khor et ses airs de Fyre festival. Des tentes à même le gravier avec supplément eau insalubre vendues comme des chambres d’hôtel, tu parles d’un ascenseur émotionnel. Plus proche du centre de Doha, Caravan City tient ses modestes promesses. Tout est dans le nom. Un camp de roulottes parfaitement alignées, de larges et interminables allées ensablées où l’on croise plus de camions citernes remplis d’eau potable et de tuk-tuk que de supporters. 

« Vous voulez monter? Je vous emmène dans la zone des restaurants. » Dans ce pays pas trop low-carbone qu’est le Qatar, on considère encore rentable d’utiliser un moteur pour parcourir 400 mètres. Alors on se laisse téléporter. Devant nous, des tables. Sur le côté, des camions-bouffe pour tous les goûts, des espaces lounge à l’abri du soleil brûlant, et bien sûr, des chichas. Encore plus loin, un écran géant et des poufs pour les amateurs de coups de soleil. 

Poufs, soleil de plomb et dromadaire

Il est 14h. Devant Maroc-Croatie, un homme se démène pour construire un abri de poufs plus ou moins élaboré. Chapeau l’artiste, nous, on se contentera d’un mélanome. L’expérience n’est pas désagréable, à condition de s’éloigner du dégueulis de commentaires saturés dont accouchent les enceintes réglés sur le mode EHPAD. Et pour peu qu’on accepte de souffrir les soirs de victoire des Anglais, plus bruyants sobres qu’ivres mort, on y serait presque pas mal, à Caravan City. Presque.

Le désert de Caravan City
Le désert de Caravan City – W.Pereira

Après une décevante seconde période et un selfie inavouable avec un pauvre dromadaire attaché dans la zone des terrains de foot désertés, il est l’heure de faire demi-tour. A l’horizon, un couple déambule, le pas lourd. Miguel et Ilana sont argentins, et déprimés de la défaite contre l’Arabie saoudite. Ils ont débarqué il y a 24h, pour un séjour de trois jours. Même pas de quoi changer de fuseau horaire. « On en a eu pour 200 euros, on avait réservé il y a sept mois. C’est conforme à ce qui nous a été vendu, sauf le micro-onde et la bouilloire qu’on nous avait promis. Mais les toilettes, les lits, tout ça, c’est clean. » Il y a toujours un mais quelque part. 

« Le seul truc qu’on n’a pas trop aimé, et c’est une chose qui ne nous avait pas été précisé au moment de la réservation, c’est qu’on nous a demandé une caution de 500 ryals qatariens (environ 140 euros) par carte qui ne nous seraient rendus que 15 jours après le check-out. Pour moi, c’est de l’argent qu’on ne reverra pas. Mais que voulez-vous, on n’allait pas dormir dans la rue. Maradona disait beaucoup de conneries, mais il avait raison de dire que la Coupe du monde ne devrait pas avoir lieu dans un tel pays. »

Supporter du Maroc, Aziz n’est pas tout à fait d’accord. « Franchement, c’est top. On peut croiser plein de monde ici, et c’est un bonheur pour nous qui sommes du monde arabe de pouvoir se retrouver avec les Saoudiens, les Qatariens et les Tunisiens. Pour le confort, ça va. Mais de toute façon, on passe peu de temps ici. C’est surtout pour dormir. »

Un monde fou au « Fan village » de Caravan City.
Un monde fou au « Fan village » de Caravan City. – W. Pereira

Les « fans leaders » gâtés par le Qatar

A une demi-heure en métro du fan village, Michel Lorriaux dort aussi. Mais mieux. Parce que la France a collé une fessée à l’Australie. Mais aussi parce qu’il fait partie des 50 fans leaders français invités à Doha – seuls 42 sont venus – par le comité d’organisation du Qatar. Un statut qui donne accès à certains avantages comme un voyage tous frais payés, logement haut de gamme compris. « On partage un appartement à cinq, avec trois chambres, dans un bel immeuble qui n’est pas un hôtel mais dispose quand même d’un avec un service de réception en cas de problèmes. C’était pratique quand on a dû faire un double de nos clés en arrivant. Et ce n’est pas loin du stade Khalifa. » Petit bonus qui fait plaisir : Michel et ses petits potes ont été reçus à l’ambassade de Doha ce lundi pour fêter en grande pompe l’arrivée des deux supporters tricolores qui ont fait France-Qatar à vélo.

Seule exception, les dépenses courantes restent à la charge des supporters. Et encore, un chèque de 65 euros quotidiens était prévu par le pays-hôte pour ses fans leaders. Il a fallu que des journalistes viennent mettre leur nez dans les affaires qui ne les regardaient pas – le principe même du métier – pour que l’organisation rétropédale. « C’est un peu dommage, souffle Michel, d’autant plus qu’à côté des billets d’avion, des places qu’on a eu pour le match d’ouverture et le logement, ces sommes étaient dérisoires. Mais à la place, on va avoir des vouchers pour le fan festival. » 

Un autre monde.
Un autre monde. – W.Pereira

La vie est plutôt douce pour les fans leaders. La Brésilienne Raquel Freestyle, plus d’un million d’abonnés sur Instagram, nous donne rendez-vous à la réception de l’hôtel Westin, ni plus ni moins que celui où la Seleção a élu domicile. Dans quelques minutes, elle se rendra dans une salle de l’édifice 36 étoiles pour rejoindre les fan leaders de tous les pays de la Coupe du monde 2022. « Pour moi, c’est un rêve. Je viens de la banlieue de São Paulo, la vie n’a pas toujours été facile. Je n’aurais jamais espéré pouvoir vivre une autre Coupe du monde que celle de 2014. Alors je profite à fond. Doha est une ville magnifique, mais j’ai un petit faible pour The Pearl [l’archipel d’îles artificielles de la ville] et le Souq. »

Pas de contrepartie, vraiment?

Officiellement, ce rêve est sans contrepartie. « Il y a un accord tacite, on ne va pas dire du mal de quelqu’un qui nous a invités, c’est du bon sens », nous dit en off un autre fan leader. 

« Je pense que leur intérêt dans tout ça, théorise Raquel, c’est notre exposition sur les réseaux. Je sais que j’ai été choisie parce que je correspondais à certains critères. Evidemment, je joue au football, mais je suis aussi une femme, et il y a cette volonté de véhiculer une certaine ouverture d’esprit. Il y a une logique, mais pas de consigne directe. On est libres. » 

Petite bizarrerie tout de même. Aussi bien notre Français que son homologue brésilienne nous ont tenu le même discours à propos de la polémique sur le brassard « one love », sans que l’on ne les ait lancés sur le sujet, qui ne figurait même pas sur notre liste de questions. Dans les grandes lignes « quand on visite un pays, il faut s’adapter à ses coutumes et les respecter. Je pense que l’interdiction du brassard était une bonne décision. Il s’agit de football, pas de politique. » Faute de preuves, cela restera une coïncidence. Mais il est difficile de ne pas penser aux paroles d’un grand philosophe français, qui exhorte à ne jamais mordre la main qui vous nourrit.