Coupe du monde 2022 : Comment la « timide » Stéphanie Frappart en est arrivée à marquer l’histoire de l’arbitrage

A jamais la première. Ce jeudi soir, Stéphanie Frappart entrera un petit peu plus au panthéon de l’arbitrage. La Française sera au sifflet d’un match de Coupe du monde masculine, Costa Rica – Allemagne (20 heures). Aucune femme n’y était parvenue jusque-là, en 21 éditions. Un nouveau verrou qui saute sur les terrains ? Peu importe pour la native du Plessis-Bouchard (Val-d’Oise), 38 ans, habituée depuis bien longtemps à briser les barrières.

« C’est Madame Première ! », sourit le président de la Commission fédérale de l’arbitrage Eric Borghini. « Elle était la première femme à arbitrer en Ligue 2, en Ligue 1, en Supercoupe d’Europe, en Ligue des Champions… » Et maintenant donc dans la compétition reine, devant peut-être des millions de spectateurs. En tout cas beaucoup plus que lorsqu’elle apprenait encore à distribuer les cartons, en 1996.

« Elle était toute petite, la puce ! »

Jean-Claude Guillemet s’en souvient très bien. « J’ai eu le plaisir de valider son premier examen pratique quand elle a voulu devenir arbitre », rigole l’actuel président de la commission d’arbitrage du Val-d’Oise. « Elle était toute petite, la puce ! C’était pour une rencontre de U15 garçons. Ils étaient plus grands et la regardaient de haut mais elle les a mis dans sa poche. Stéphanie avait déjà tout ! L’autorité, la présence… »

La jeune fille de 13 ans poussait alors aussi le ballon en plus de donner des coups de sifflet. « Elle jouait en numéro dix et était bonne », assure son ancienne partenaire Ludivine Floirac en évoquant une enfant « timide, assez introvertie dans ses émotions mais qui avaient des traits de caractère pas si étonnant quand on voit sa carrière. » Sur le terrain, la meneuse de jeu changeait de personnalité. Quitte à être agressive avec les hommes en noir ? Il ne faut pas exagérer non plus ! « Non, elle n’était pas vindicative mais plutôt dans le conseil, à dire à ses partenaires de ne rien lâcher. »

Cette abnégation, couplée à une grosse capacité de travail louée par ses connaissances, lui a permis de percer. « Elle n’est pas restée longtemps dans le département, on l’a vite envoyée dans la ligue de Paris », confirme Jean-Claude Guillemet. « Les filles qui arbitraient dans le Val-d’Oise devaient se compter sur le doigt d’une main à l’époque. Elle avait un boulevard devant elle alors que c’est plus dur pour les garçons. » Peut-être mais, en retour, Stéphanie Frappart a essuyé les regards de travers, pour ne pas écrire pire, d’un milieu hyper masculin.

Sexiste ? Eric Borghini n’a pas peur de le dire. « A ses débuts [dans le monde pro] il y a dix ans, le foot était misogyne. Stéphanie a subi la réticence […] Mais je ne crois pas qu’elle ait douté. C’est une femme très forte mentalement. Elle a su être résiliente immédiatement en prenant beaucoup de hauteur par rapport à tout ça. Elle est d’un calme incroyable dans toutes les circonstances. Dans la tempête et la tourmente, elle est un point fixe, c’est une femme qui ne tremble pas, c’est impressionnant. Evidemment, ça ne lui a pas fait plaisir, mais ça ne l’a pas déstabilisée. Elle a continué sa mission. »

« Une femme dans un sport d’hommes, c’est compliqué »

Parfois, la tempête a été terrible. En 2015, l’entraîneur de Valenciennes David Le Frapper s’en était pris vivement (avant de s’excuser) à l’héritière de Nelly Viennot, première à officier sur la touche d’un match de Division 1 en 1996. « Elle n’a pas vu, elle était trop loin, je ne sais pas. Ou elle faisait du patinage avant […] Une femme qui vient arbitrer dans un sport d’hommes, c’est compliqué », avait-il hurlé, avant d’écoper de quatre matchs de suspension pour ses propos. En avril 2021, Rudi Garcia avait aussi eu des mots avec Stéphanie Frappart pendant un Lyon-Monaco (0-2)… terminé en tribune. « Parfois, l’arbitre n’est pas bon. Certaines décisions ne nous ont pas été favorables. Malheureusement, avec cette arbitre, ce n’est pas la première fois qu’on a des résultats comme ce soir », avait taclé celui qui était alors coach de l’OL.

A l’inverse, plusieurs techniciens lui ont aussi rendu hommage. Le plus notable est signé Jürgen Klopp. « Si nous avions joué comme elle a sifflé, nous aurions gagné 6-0 », avait salué l’entraîneur des Reds à l’issue de la finale de Supercoupe d’Europe remportée aux tirs au but devant Chelsea. « Je la considère comme une des meilleures arbitres de France », avait estimé en avril dernier Christophe Galtier. Une pétition circulait alors à Nice pour l’empêcher d’officier à un match de l’OGCN, après qu’elle eut exclu Schneiderlin, Dante et Justin Kluivert en deux matchs.

« Calme, posée mais assez sèche et sévère »

La « pionnière » n’est pas du genre à se laisser marcher dessus sur les pelouses… « Elle est calme, posée mais assez sèche et sévère. Il n’y a pas vraiment de discussion possible, elle essaie de rester ferme », appuie l’ancien joueur du RC Strasbourg Jérémy Grimm, qui a eu plusieurs fois affaire à la Francilienne. « En Ligue 2 pas mal, un peu en Ligue 1 et dans mes souvenirs, elle m’avait un peu saqué. J’avais eu plusieurs cartons jaunes de sa part, peut-être même un rouge ! »

Pour des performances, donc, pas toujours appréciées. En témoigne, encore, les classements du quotidien L’Equipe où Stéphanie Frappart apparaît plutôt en bas de tableau ces deux dernières saisons (21e puis 17e). « Quand on fait le classement des arbitres, c’est la quatrième arbitre française derrière Turpin, Bastien et Letexier », rétorque Eric Borghini. « Aujourd’hui, personne ne peut dire qu’on s’est trompés sur Stéphanie. Même si en France, il peut y avoir ici ou là quelques réticences. Mais quand on voit comment elle est appréciée, reconnue et désignée tant par l’UEFA que la Fifa, ça fait taire tout le monde. Pierluigi Collina (le président de la commission arbitrage Fifa) ne fait des cadeaux à personne, il exige les meilleurs et ne prend aucun risque dans ses désignations. »

Le président de la Commission fédérale de l’arbitrage en France balaie également l’idée d’un avancement express lié au sexe. « Il n’y a pas eu de lobbying particulier pour la faire arriver en haut. Il y a une volonté politique très affirmée de la part des instances internationales et nationales de promouvoir le football féminin et l’arbitrage féminin, mais les choses se sont faites naturellement. Stéphanie s’est imposée par ses qualités, elle n’a pas bénéficié de privilèges, de passe-droit. Elle y est arrivée par son talent. »

« Elle n’a pas bénéficié de privilèges »

La Française aura encore l’occasion de le prouver, jeudi entre le Costa Rica et l’Allemagne. Où il sera difficile de ne pas penser au symbole qu’elle représente. « Cette désignation est importante pour le football mondial, et encore plus pour la place des femmes dans le sport, dans la société et dans le monde », apprécie Olivier Lamarre, le président du Syndicat des arbitres du football d’élite (Safe). A chaque fois que Stéphanie a réalisé des premières, elle a fait avancer la cause des femmes. Ça montre aux jeunes filles que c’est possible, ça ouvre des portes. Stéphanie montre que l’on peut aller, si on a les qualités et qu’on travaille, au-delà de ce plafond de verre. » Voire encore plus loin ? La suite dépendra un peu du parcours des Bleus au Qatar. Et beaucoup de l’impression laissée par Frappart jeudi soir.