Coup d’Etat en Guinée : Que sait-on du putsch qui a visé le président Alpha Condé ?

Quelques mois après le Maliou le Tchad, c’est au tour de la Guinée d’être le théâtre d’un coup d’Etat. Dimanche soir, des putschistes ont fait savoir qu’ils avaient capturé le président Alpha Condé. Après avoir annoncé la dissolution des institutions, les putschistes ont convoqué ce lundi les ministres sortants et les présidents des institutions pour une réunion au Palais du peuple, siège du Parlement, afin d’en dire un peu plus sur la suite des événements.

Si le coup d’Etat a été célébré par certains dans les rues de la capitale à Conakry, il a parallèlement été vivement condamné par la communauté internationale, inquiète de ce putsch aux contours encore flous.

  • Que s’est-il passé ?

Dimanche matin, des crépitements d’armes automatiques sont entendus sur la presqu’île de Kaloum, dans le centre de Conakry, où siègent la présidence, les institutions et les bureaux d’affaires. Aucun mort n’est constaté et, dans un premier temps, la situation reste confuse, les autorités ne délivrant que peu d’explications sur l’incident. En début d’après-midi, le ministère de la Défense affirme avoir « repoussé » l’attaque des forces spéciales contre la présidence. Mais peu de temps après, les forces spéciales guinéennes assurent avoir capturé le président Alpha Condé et annoncent « dissoudre » les institutions. Les appels à la libération du président venus de la communauté internationale n’y changeront rien : dimanche soir, les forces spéciales contrôlaient Conakry et retenaient Alpha Condé prisonnier.

  • Ce putsch était-il prévisible ?

« On ne s’y attendait pas », constate Caroline Roussy, chercheuse à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de l’Afrique de l’Ouest. « Si on compare à celui survenu en août 2020 au Mali, il y avait eu préalablement de grandes manifestations, témoins d’une coagulation des mécontentements et d’une lame de fond civile. En Guinée, dernièrement, il n’y a pas eu d’indicateurs similaires, quand bien même la dégradation socio-politique et socio-économique se faisait sentir, il n’y avait pas d’éléments qui semblaient aller dans cette direction. » Ainsi, malgré la richesse du sous-sol de la Guinée, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec moins d’un euro par jour, selon l’ONU.

  • Que reprochent les putschistes au président Condé ?

Tout avait bien commencé pour Alpha Condé, tout premier président démocratiquement élu en 2010, alors que le pays était jusqu’alors sous la coupe de régimes autoritaires, voire dictatoriaux. Celui qui se présentait comme le « candidat des femmes et des jeunes » est désormais accusé d’avoir plongé son pays dans la crise pour s’accrocher au pouvoir. En effet, Alpha Condé est fortement critiqué depuis sa révision constitutionnelle adoptée par voie référendaire en mars 2020. « Ce tour de passe-passe lui a permis de se présenter à un troisième mandat », explique Caroline Roussy.

Sa candidature avait provoqué, avant et après l’élection, des mois de tensions qui ont causé des dizaines de morts lors de manifestations réprimées dans le sang. L’élection avait aussi été marquée par l’arrestation de dizaines d’opposants. Son principal challenger, Cellou Dalein Diallo, et trois autres candidats avaient dénoncé des « bourrages d’urnes » et des irrégularités de toutes sortes lors du scrutin.

  • Qui sont les putschistes ?

Moins de 24 heures après le putsch, on a encore très peu d’informations sur l’ensemble des entités à l’initiative du coup d’Etat. « On sait seulement, à ce stade, que c’est l’unité commandée par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya qui a organisé le coup d’Etat », observe Caroline Roussy. « En 2018, il avait été présenté, avec force et honneur de la part du président Condé, pour son expertise dans les forces spéciales anti-terroristes. C’est à cette époque que les Guinéens ont découvert son visage », se rappelle l’experte.

Jusqu’alors peu connu, ce militaire présenté comme le chef des putschistes a été formé en France à la Légion étrangère et l’Ecole de guerre, mais aussi en Israël, au Sénégal et au Gabon. Ce quadragénaire est marié à une Française et père de trois enfants, selon les médias guinéens. Titulaire d’un master 2 de défense et dynamiques industrielles de l’université parisienne de Panthéon-Assas, il s’est montré soucieux de trancher avec l’image de soldat violent et incontrôlable, comme les précédents putschistes qu’a connus le pays.

  • Que va-t-il se passer maintenant ?

« Pour l’instant il y a eu quelques scènes de liesse, mais cela ne veut pas dire que c’est représentatif de l’opinion publique, avertit chercheuse à l’Iris. La prudence doit rester de mise sur l’avenir du pays. » Dans un discours prononcé dimanche, ce dernier a en effet assuré que les forces spéciales ne venaient pas pour « blaguer avec le pouvoir », ni pour « jouer » : « Nous allons apprendre de toutes les erreurs qu’on a faites. »

« Est-ce que les partis politiques vont se joindre à ces militaires ? Car même s’il y a une abrogation de la Constitution, il en faut bien une. Et même s’il y a une abrogation des institutions, il en faut bien quand même. Il faut recréer tout ça, mais avec quels partenaires ? Quels acteurs vont se positionner, comment, sachant que pour l’heure rares sont les membres de l’opposition à s’être exprimés », constate Caroline Roussy. Pour l’instant, Mamady Doumbouya a simplement promis lundi la mise en place d’un « gouvernement d’union nationale » chargé de conduire une période de « transition » politique.

Un discours vise à rassurer la population, mais aussi la communauté internationale, qui « a majoritairement condamné le coup d’Etat et pourrait faire pression », rappelle Caroline Roussy. Le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya a promis aux partenaires de la Guinée, important producteur de bauxite et de minerais, que le pays « respectera toutes ses obligations, [ainsi que les] conventions minières, et rappelle son engagement à favoriser les investissements étrangers dans le pays ». « Un cycle s’achève. Le temps est désormais celui de la transition avec son lot d’incertitudes », conclut l’experte.