Coronavirus : Payer le loyer ou remplir le frigo… Les Américains les plus précaires frappés de plein fouet par la crise

Un frigo presque vide d’une Américaine demandant de l’aide sur Twitter. — Twitter/@kishadakilluh

  • Plus de trois millions de nouvelles demandes d’allocations-chômage ont été déposées la semaine dernière aux Etats-Unis.
  • L’aide de l’Etat américain n’arrivera pas avant plusieurs semaines, et les plus précaires n’ont pas de quoi couvrir leurs besoins essentiels.
  • La solidarité s’organise, notamment sur Internet, pour aider les plus démunis.

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Près de 50 millions de foyers Américains devaient payer leur loyer ce 1er avril. Et pour les millions de personnes que la crise du coronavirus a mis au chômage sans préavis, l’anxiété économique et alimentaire est à son paroxysme. En attendant la bouée de sauvetage de l’Etat, qui n’arrivera pas avant trois semaines, les appels à l’aide se multiplient. Et la solidarité, tant bien que mal, s’organise en ligne.

« Serveuse, deux jeunes enfants de 1 et 5 ans. Je n’ai pas mangé aujourd’hui pour qu’ils aient assez. Les couches semblent bien plus chères quand d’un seul coup, vous n’avez plus d’entrée d’argent », témoigne une Américaine sur Twitter. « Mon entreprise est fermée et je ne serai pas payé. Je suis un étudiant en médecine et je ne pourrai pas payer le loyer ce mois-ci. Je ne sais pas où je serai dans deux jours », dit une autre. « Mère handicapée, toute aide serait la bienvenue. Choisir entre les médicaments, la nourriture et le loyer, le loyer ne sera pas prioritaire », confesse une troisième.

« Une période difficile avec notre système d’aide minimaliste »

Avec une patience infinie, Frederick Joseph répond aux messages. « 200 dollars envoyés, j’espère que ça dépannera. » « Désolé que ton propriétaire te mette dans cette situation. J’espère que 200 dollars t’aideront. » Ce New-Yorkais, que Forbes avait notamment élu dans sa liste « 30 under 30 » (30 personnalités de moins de 30 ans qui se distinguent), a lancé le fundraising #RentRelief (« aide au loyer »). Le principe est simple : ceux qui ont les moyens effectuent une donation sur GoFundMe, ceux qui ont besoin d’aide partagent leur compte Venmo ou Paypal sur Twitter avec le hashtag #RentRelief, et Joseph leur envoie un coup de pouce. Il publie toutes les transactions par souci de transparence.

Mercredi, il avait levé 175.000 dollars. « J’ai reçu plus de 25.000 demandes. Ce sont des personnes qui n’ont pas d’économies, qui étaient déjà en difficulté (avant la crise) et n’ont pas été payées ou n’ont pas touché d’indemnités », explique-t-il à 20 Minutes. « C’est une période difficile, surtout aux Etats-Unis, avec notre système d’aide minimaliste. » Selon plusieurs études, entre 50 et 74 % des Américains vivent « paycheck to paycheck », ce qui signifie qu’ils sont incapables de couvrir leurs dépenses mensuelles sans leur prochain salaire.

Frederick Johnson n’est pas le seul activiste à se mobiliser. L’influent journaliste Yashar Ali, qui a plus de 600.000 followers sur Twitter, a collecté près d’un million de dollars pour les travailleurs payés à l’heure, principalement dans la restauration. Entre les risques d’escroqueries et des choix éthiques complexes, la « Twitter philantropy » divise. Mais pour Ali, il y a urgence : « Pendant que vous vous amusez à faire du pain chez vous, n’oubliez pas que des millions d’Américains consomment moins de 1.000 calories par jour pour que leurs enfants puissent manger. » « Tu as illuminé ma journée. J’ai pu mettre de l’essence dans ma voiture, acheter des médicaments pour mon asthme et faire les courses. Merci encore pour ton aide », lui répond un bénéficiaire. Dans son chariot : deux bananes, du pain de mie, des œufs et des céréales.

Vers un taux de chômage à 30 % ?

« Meilleure économie américaine de l’histoire ! », tweetait Donald Trump tout en majuscules mi-février. Six semaines plus tard, le coronavirus a fait imploser ce mirage. Des sans-abri ont été relogés sur un parking par la ville de Las Vegas, la banque alimentaire de Pittsburgh est prise d’assaut avec des bouchons monstres et les employés d’une start-up ont été virés par visioconférence.

Plus de trois millions de nouvelles demandes d’allocation-chômage ont été déposées la semaine dernière – un record historique cinq fois supérieur aux chiffres de la crise de 2008. Selon la Fed régionale de St. Louis, le taux de chômage pourrait dépasser les 30 % au second trimestre.

Face à ce trou noir, les économistes naviguent en plein inconnu. L’espoir d’une courbe en « V », avec une reprise aussi rapide que la chute, s’amenuise. Pour Nouriel Roubini, parfois surnommé « Doctor Doom » (Docteur Apocalypse), ça sera au mieux une courbe en « U », comme lors de la récession de 2008, et au pire en « L » avec une longue stagnation comme lors de la Grande Dépression des années 1930.

A situation extraordinaire, mesures extraordinaires. Le Congrès américain a débloqué plus de 2 trillions de dollars (2.200 milliards). Environ 500 millions de dollars seront destinés aux contribuables : chaque Américain gagnant moins de 75.000 dollars par an touchera un chèque de 1.200 dollars à partir du 18 avril. Et l’Etat fédéral versera exceptionnellement 600 dollars par semaine d’indemnités chômage pour trois mois, en plus des indemnités de chaque Etat (en général moins 50 % du salaire avec un maximum qui varie de 240 dollars par semaine dans l’Arizona à 800 dollars dans le Massachusetts).

La crise favorise « la montée des inégalités »

En théorie, des millions d’Américains pourraient donc exceptionnellement toucher davantage au chômage au cours des trois prochains mois qu’en travaillant auparavant. Mais pour l’économiste français Gabriel Zucman, qui enseigne à Berkeley, en Californie, il s’agit d’une vision court-termiste : « La réponse américaine ne protège pas assez l’emploi. Des millions de salariés sont licenciés et basculent dans le chômage, ce qui est une source de grande inquiétude. Ils sont certes éligibles à des indemnités généreuses, mais l’approche des autres pays (Europe, Canada en particulier) qui consiste à protéger l’emploi, avec une prise en charge des salaires par la puissance publique, me semble plus adaptée – moins anxiogène pour les salariés, elle permettra une reprise plus rapide de l’économie. »

Selon Gabriel Zucman, qui a coécrit avec Emmanuel Saez Le Triomphe de l’injustice, et conseillé les démocrates Bernie Sanders et Elizabeth Warren, « les grands gagnants de cette crise sont Amazon, Walmart, la tech américaine, les grands laboratoires pharmaceutiques. On risque de voir se renforcer la concentration croissante de l’activité économique, avec un poids écrasant de quelques monopoles et oligopoles, et la montée des inégalités. » La seule solution, explique-t-il à 20 Minutes, est que les Etats-Unis « renouent avec la tradition qui était la leur pendant les périodes de crise (guerres mondiales, guerre de Corée) et mettent en place une taxe élevée sur les bénéfices exceptionnels. »

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