Coronavirus: Les journalistes de terrain, entre inquiétudes et sentiment d’utilité

Une journaliste Place du Capitole alors que la France passe en confinement le 17 mars a midi pour contenir l’épidémie liée au Coronavirus. — FRED SCHEIBER/SIPA

  • De nombreux reporters sont quotidiennement potentiellement exposés au coronavirus dans le cadre de leurs missions d’information.
  • 20 Minutes a interrogé plusieurs journalistes pour connaître leur sentiment dans cette situation.
  • Un sentiment de fierté et de devoir anime les journalistes sur le terrain.

On les voit à la télévision, déambulant dans des rues vides, immergés avec les soignants dans les hôpitaux, ou tendant leur micro à bonnette désormais revêtu d’un film plastique, au bout d’une longue perche. Les reporters font partie des professions exposées à l’épidémie. Sont-ils inquiets pour eux-mêmes ? Ont-elles l’impression d’aller en reportage comme on va « au front » ? Se sentent-ils assez protégés ?

Mathilde Dehimi, reporter à France Inter, a toujours eu l’habitude de passer ses journées dehors. Et cela n’a pas beaucoup changé avec le coronavirus. Depuis une semaine, elle est sortie tous les jours pour travailler, même si elle s’organise pour éviter de repasser à la rédaction. Elle fut une des premières journalistes exposée au virus, envoyée dans l’Oise au début de la crise. Il y avait une certaine angoisse, nous dit-elle (par téléphone, bien sûr) à travailler là-bas, avec un équipement – gel hydroalcoolique, masques et gants – qui n’est arrivé qu’en cours de mission, début mars. « Je suis devenue une méthodiste des gestes barrière », explique-t-elle.

« C’était sa réserve personnelle »

Même sans être forcément au cœur du cyclone, près des malades, beaucoup de reporters se retrouvent dehors, à continuer d’assurer la transmission de l’information, sans avoir toujours du matériel de protection. Tel est le cas de Willy Graff, fait-diversier à L’Est Républicain, à Besançon, qui continue par exemple d’aller au tribunal rendre compte des comparutions immédiates.

Sa rédaction s’est vite retrouvée en « rade de gel » hydroalcoolique. Mais comment lui en vouloir ? « Elle s’est démenée pour nous trouver du matos » dit-il. Le journaliste sait que les moyens de protection valent de l’or aujourd’hui. Il fait attention à se mettre à distance des avocats qu’il interviewe. « On a la protection qu’on décide d’avoir », lâche-t-il, philosophe. Sophie, une autre journaliste de presse locale, a reçu un masque et quelques gants de sa cheffe, mais, dit-elle, « c’était sa réserve personnelle, c’est sa mère infirmière qui lui a donné ». Elle a en revanche toujours eu du gel et des lingettes.

Même en plein épicentre de l’ouragan, Martin Lavielle, JRI (journaliste reporter d’images) à France Télévisions, s’est « senti très protégé ». Il raconte son reportage au CHU d’Angers : « Toute la journée on s’est baladés avec des masques. Et au CHU on avait blouse, surblouse, gants, masque, lunettes de protection… Une fois le reportage fini on se débarrasse du matériel dans une poubelle et on désinfecte le matériel de tournage. »

Trop ou pas assez protégé ?

Certaines rédactions ont pourtant pris des mesures drastiques. « Il n’est pas question de sortir et d’aller en reportage, sauf nécessité absolue et autorisation de la direction de la rédaction », explique Gilles van Kote, dans cet article de coulisses du journal Le Monde. C’est la même chose à  20 Minutes : « La consigne est de ne pas faire de reportage, autant pour votre propre sécurité que par respect des consignes collectives. Ils ne sont possibles qu’à titre exceptionnel et doivent tous faire l’objet d’une validation de la rédaction en chef », a expliqué la directrice de la rédaction, Armelle Le Goff, dans un e-mail adressé à l’ensemble de la rédaction.

Trop ou pas assez protégé ? Si à France Télévisions, le SNJ (Synidcat national des journalistes) estime que les salariés sont confrontés « à d’importantes failles dans le dispositif de prévention de la contamination », et réclame plus de mesures de sécurité, à Radio France c’est l’inverse : « Le principe de précaution a été poussé au-delà du raisonnable et du compréhensible », regrette ce même syndicat. « Nous vous demandons simplement de nous autoriser à faire notre travail : de la radio de proximité » prient par exemple les salariés de France Bleu Drôme Ardèche.

A LCI, l’effectif de reporters de terrain est peut-être « légèrement réduit » estime sa directrice de la rédaction, Valérie Nataf, mais les journalistes ne sont pas empêchés de sortir. Des consignes strictes ont été données, en revanche, et les équipes sont constituées en binôme, ce qui permet, si l’une des deux personnes déclare des symptômes, de ne confiner que deux reporters.

Des peurs et des consignes

Tous les reporters que nous avons interrogés déclarent n’avoir jamais eu aucune pression pour aller sur le terrain. C’est le cas de Viken Kantarci, JRI à l’AFP, de retour d’une dizaine de jours de reportage dans l’Est, où il couvrait la construction de l’hôpital de campagne à Mulhouse. Il est en quarantaine depuis samedi, car il a « sans doute chopé » le coronavirus, mais se sent « très bien entouré par (sa) boîte » : « On nous a remis des masques, du gel, des consignes sur la façon de se positionner, les limites de l’exercice : ce que la boîte acceptait qu’on fasse ou pas. Et on reçoit des lettres d’info quasi tous les jours, pour nous rappeler comment procéder. » Il dit avoir reçu des masques dès la veille du confinement.

La peur est plus ou moins présente chez ces reporters. Willy Graff se dit « vigilant », Sophie s’est un peu inquiétée après avoir couvert une tournée d’un centre communal d’action sociale auprès de nombreuses personnes âgées, mais se dit maintenant rassurée : « Au fond de moi j’étais stressée, toutes les infos à la radio étaient angoissantes, j’étais pas bien. Là ça va mieux. J’en connais d’avantage qui s’en sortent aussi, j’ai une copine qui l’a eu et s’en est sortie. » D’autant qu’à la peur d’être soi-même contaminée s’ajoute la responsabilité de ne pas contaminer les autres : « Cela pèse dans les décisions chaque jour, il faut faire très attention à ne pas être un péril pour quiconque », explique Mathilde Dehimi.

Plus « d’espace de liberté de pensée »

Et le risque n’est pas que sanitaire, il est aussi psychologique. Certains journalistes craquent parfois, à l’image d’Hoda Kotb, star de la chaîne NBC. Elle s’est effondrée en larmes après une interview d’un membre d’une équipe de football américain, qui venait d’annoncer un don de cinq millions de dollars pour lutter contre la propagation du coronavirus aux États-Unis.

Les Français sont surexposés  aux informations sur le coronavirus. Mais pour les journalistes, c’est encore pire. « Ce qui est difficile, c’est d’avoir l’impression de ne jamais sortir de ça. L’info, on la fait, on la reçoit et on ne vit plus que par ça, explique Viken Kantarci. Cela peut être assez anxiogène, de ne pas avoir d’espace de liberté de pensée. On sent que les choses peuvent facilement dégénérer, que tout est très instable… Emotionnellement, car on est seuls, mais aussi professionnellement car on ne sait pas comment cela va évoluer. Et on est tous renvoyés à la mort en permanence. »

Une « union sacrée »

Malgré cette période angoissante, les reporters sont aidés dans leur mission par un sentiment, celui d’être utile, et de remplir une mission de « service public ». Ce sont les mots de Willy Graaf, qui ajoute : « On sait qu’on est au milieu d’un truc énorme et on a envie d’être au rendez-vous, mes collègues et moi on propose encore plus de sujets, on est super mobilisés, j’ai envie de bosser tous les jours, tout le temps. » Plusieurs journalistes interrogés nous ont dit avoir vécu des moments forts, où se produit au sein de la rédaction une sorte d’« union sacrée ». Où l’on travaille jusqu’à tard, sans avoir envie de se quitter, avec le sentiment de vivre un moment historique.

« Je n’ai qu’une seule hâte, c’est de pouvoir être dehors car j’échappe à la morosité de vivre les choses seulement virtuellement, complète Viken Kantarci. Je suis convaincu que le métier de journaliste te donne une justification d’être face au monde. »

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