Coronavirus : « Le comportement du consommateur ne changera pas », pourquoi Uber et Airbnb vont (quand même) s’en sortir

Illustration de l’application Uber. — Omar Marques / SOPA Images/Sipa /SIPA

  • Le secteur de l’économie de partage est particulièrement touché en raison de la paralysie du tourisme, de la mobilité, et de la restauration pendant le confinement
  • Uber et Airbnb, les deux poids lourds du secteur, ont effectué des coupes brutales sans leurs effectif pour surmonter la crise
  • Les deux sociétés espèrent tout de même rebondir en s’adaptant aux désirs de sécurité sanitaire des consommateurs

6.700 personnes licenciées en deux coups de cuiller à pot par Zoom chez Uber. 1.900 salariés remerciés du côté de Airbnb, soit 25 % des effectifs de la plateforme de réservation de logement. 376 employés au chômage chez Deliveroo, un chiffre qui semble moins choquant qu’il faut toutefois mettre en corrélation avec les 2.500 personnes qui travaillent chez la start-up anglaise de livraison. La crise sanitaire n’est pas encore terminée que c’est déjà la saignée chez les mastodontes de la fameuse « économie du partage ». 20 minutes s’interroge sur les perspectives du secteur avec l’aide de Gregoire Leclerc, cofondateur de l’Observatoire de l’Ubérisation et président de la fédération des autoentrepreneurs.

Faut-il être surpris par les nombreuses vagues de licenciement opérées chez Airbnb ou Uber ?

Pas forcément puisqu’elles correspondent à la fois à l’hyperflexibilité culturelle de ces entreprises, aux pratiques économiques dans le monde anglo-saxon, et à leurs pertes abyssales depuis le début du confinement. Airbnb avait prévu de rentrer en Bourse en 2020 à une valeur estimée jusqu’à 35 milliards de dollars. Mais l’épidémie a paralysé le secteur du voyage et l’entreprise a dû réduire ses prévisions de revenus de moitié par rapport à 2019. « Nous traversons collectivement la crise la plus douloureuse de notre vie », a déclaré Brian Chesky, cofondateur de l’entreprise.

Chez Uber, c’est encore pire. Le groupe a vu le nombre de transports de passagers fondre de 80 % en avril, et creuser encore un peu plus ses pertes, à hauteur de 3 milliards rien que le premier trimestre. Alors que la société califronienne prévoyait d’atteindre enfin la rentabilité cette année, elle a renvoyé l’objectif aux calendes grecques. Il a donc fallu couper dans les projets non prioritaires et la masse salariale.

L’avis de Grégoire Leclerc : « Sur le fond ça ne me surprend pas, les groupes liés au numérique ont l’habitude de réduire très vite les coûts avec une agilité presque choquante. Les volumes de licenciements sont impressionnants si l’on se place du point de vue français. L’économie de plateforme ou de partage n’est pas un secteur plus fragile que les autres, mais toutes ces entreprises perdent déjà de l’argent dans une situation classique. Et elles s’adressent à trois marchés qui souffrent encore plus que les autres de la pandémie : le tourisme, la mobilité, et la restauration ».

Le lien de confiance avec les consommateurs a-t-il souffert avec le confinement ?

Après les atermoiements des premiers jours du confinement, toutes les entreprises du secteur ont multiplié les achats de masques et imaginé des protocoles pour ne pas perdre le client en route. Uber a ainsi distribué du gel hydroalcoolique en plus de 600.000 masques chirurgicaux à tous ses chauffeurs et livreurs indépendants dans l’Hexagone. La société a même lancé un partenariat avec Norauto pour assurer la désinfection des véhicules.

Dans le Figaro, Emmanuel Marill, patron de Airbnb France, vantait « le protocole sanitaire mondial » destiné aux hôtes afin qu’ils sachent comment nettoyer leurs logements entre deux locations. En France, le groupe s’est mis en cheville avec Ekoklean pour proposer des prestations de ménage au poil.

L’avis de Grégoire Leclerc : « Les plateformes ont conscience qu’elles vont devoir montrer qu’elles mettent tout en œuvre pour protéger à la fois le particulier qui vend et celui qui achète. Ça passe par la pose de vitres dans certaines auto-écoles ou coiffeurs avec lesquels je travaille, l’édition de guides sanitaires pour expliquer aux prestataires comment se comporter. Le deuxième effet de la crise sur le lien de confiance peut aussi passer par de nouveaux comportements des consommateurs, qui se détourneraient de leurs habitudes pour ne pas contribuer à une certaine précarisation du monde du travail. Le fameux achat responsable. Bon, moi je n’y crois pas trop. La facilité d’exécution, la livraison immédiate, tout ça passera toujours avant d’autres critères. Pour moi, il n’y aura pas de monde d’après dans l’économie de partage »

Entre Uber et Airbnb, lequel est le mieux placé pour rebondir ?

Devant la gravité de la crise, les discours sont les mêmes partout. Chacun dit se recentrer sur ce qui a fait les beaux jours de la société. « Nous concentrons nos efforts sur nos principales plateformes de mobilité et de livraison », explique le directeur général d’Uber Dara Khosrowshahi à l’AFP, alors que l’action reste scotchée bien loin des 45 dollars fixés lors de son introduction en Bourse il y a un an. Si un récent sondage mené aux US a pu faire trembler la compagnie (la moitié des usagers d’applications de véhicules partagées envisageraient de s’en passer plus souvent), le probable désir d’éviter les transports en commun chez une partie de la population constitue une perspective plus emballante.

Brian Chesky, le patron de Airbnb, estime même qu’un retour « aux racines et aux bases d’entreprise » sera payant à long terme, avant de se faire prophétique. « Le désir de connexions et de voyages est une vérité humaine à toute épreuve, qui sortira renforcée de cette période de séparation », Cela vaut aussi si c’est un voyage interfrontalier, puisque le groupe dispose de 650.000 offres rien qu’en France qui n’attendent que les vacances d’été pour être pourvues.

L’avis de Grégoire Leclerc : « Je partage cette analyse, au moins pour Airbnb. Il risque d’y avoir des restructurations terribles dans le secteur du tourisme à la fin de la crise, et je serais pas étonné qu’Airbnb devienne le leader du secteur derrière booking, en mettant le grappin sur de petits complexes hôteliers ici et là. Regarder ce qu’il se passe quand Edouard Philippe a annoncé qu’on pourrait partir en vacances. Les gens se sont rués sur les sites de réservation. La crise va faire le ménage, et on peut craindre la naissance de certains monopoles. Je ne suis pas sûr par exemple que les acteurs français soient assez gros pour encaisser le choc. Quand vous vous appelez le Permis libre, Ornicar, ou d’autres moyennes structures de ce type, c’est tentant de se vendre au plus offrant pour s’en sortir ».

Est-ce que la crise a fait émerger de nouvelles opportunités pour l’économie de partage ?

Les millions de Français au chômage partiel forcé pendant le confinement n’avaient (presque) que ça à faire. Penser au menu de midi à 10h, et à celui du soir en sortant de table après le déjeuner. La livraison à domicile, que ce soit pour les courses ou les plats préparés, a explosé un peu partout, et Uber n’a pas perdu son temps en signant un partenariat avec plus de 60 magasins Carrefour sur tout le territoire, pendant que Deliveroo en faisait de même avec Monoprix.

Selon le groupe, son service de livraisons de repas à domicile a largement profité du confinement, avec un chiffre d’affaires en hausse de 53 % à 819 millions de recettes. Consciente de la vitalité de cette nouvelle niche, Uber a même fait une offre de rachat d’une plateforme concurrente basée à Chicago (Grubhub), malgré les pertes astronomiques évoquées plus haut. De son côté, Airbnb a levé un milliard de dollars pour investir (entre autres) dan l’offre de séjour longue durée pour les étudiants ou les salariés en déplacement.

L’avis de Grégoire Leclerc : « La livraison à domicile et notamment le dernier kilomètre, constituent un vrai marché à attraper  car il est en forte croissance en ce moment. Après, on peut tous connaître le syndrome de la cabane, mais à un moment donné, les gens vont avoir envie de sortir de chez eux, d’aller au restaurant, d’essayer un pantalon dans une boutique. Donc est-ce que c’est une tendance de fond, je ne suis pas persuadé. C’est un peu tôt pour dire s’il y a eu des innovations pendant la crise sanitaire. Les plateformes réfléchissent énormément à l’avenir, mais elles le font surtout de manière traditionnelle en rachetant pour renforcer leurs parts de marché »

Est-ce qu’il y aura un après Covid pour les autoentrepreneurs qui dépendent de Deliveroo, Uber, ou Airbnb ?

C’est le moment de ne pas avoir la mémoire courte. Début avril, alors que la France était à l’arrêt, les livreurs Uber Eats et Deliveroo montaient en première ligne sans avoir le choix, comme le résumait Jérôme Pimot, le cofondateur du Clap (collectif des livreurs autonomes de Paris). « On risque nos vies pour trimbaler des Kinder Bueno et des fraises Tagada. Se faire livrer des courses, c’est une façon d’envoyer les livreurs à l’abattoir ». Pour ceux qui attrapaient le Covid ? Une indemnité royale de 16 euros par jour pendant un maximum de deux semaines.

Si Airbnb a annoncé qu’elle reverserait à ses loueurs 250 millions de dollars pour couvrir le coût des annulations, la pandémie a une nouvelle fois souligné la précarité de tous les indépendants qui essaient de gagner leur vie en s’associant à une entreprise dite « de plateforme ou de partage ».

L’avis de Grégoire Leclerc : « Sur ce plan, je pense qu’il y aura un avant et un après Covid, parce que la crise a mis en lumière notamment l’absence de couverture sociale en cas de vraies catastrophes sanitaire. Il n’existe aucun dispositif financier qui permette de couvrir un travailleur indépendant, lequel a dû subir en plus plein de petites embûches. Les indemnités journalières pas versées à temps, les compensations pour gardes d’enfant qui ont deux mois de retard, l’accident du travail pas couvert quand il n’y a pas de bulletin de salaire… On sait ce sur quoi on doit travailler : « Quelle protection sociale offrir demain contre le Covid-20 ou 21 à tous ces indépendants ? »

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