Coronavirus : « Je suis sans aucune nouvelle d’une douzaine d’entre eux »… Les profs craignent que des élèves décrochent

Une élève qui travaille à la maison, le 13 mars 2020 pendant la période de confinement. — Stéphane ALLAMAN/SIPA.

  • Pas d’ordinateur à la maison, une connexion internet vacillante, des difficultés à comprendre les consignes écrites des profs, ou tout simplement un manque de motivation. Voilà les raisons expliquant que certains élèves ne travaillent pas ou peu depuis le confinement.
  • « D’habitude, dans une classe, ce sont ceux qui font du bruit qui nous gênent. Là, ce sont ceux qu’on n’entend pas qui nous inquiètent », résume Laurence, professeur d’anglais en lycée professionnel, qui a répondu à notre appel à témoins.
  • Les équipes pédagogiques se démènent pour limiter la casse en stimulant les élèves comme elles le peuvent.

Les élèves disposent-ils des mêmes armes pour suivre  l’école à la maison ? Voilà deux semaines que les établissements scolaires sont fermés pour freiner l’épidémie de coronavirus. Et l’inquiétude des équipes pédagogiques monte face au risque d’accroissement des inégalités scolaires pendant cette période.

Car depuis la mise en place de l’enseignement à distance, certains élèves sont aux abonnés absents. Comme le constate Maya, enseignante en élémentaire à Bagnolet (Seine-Saint-Denis), qui a répondu à notre appel à témoins : « Je n’ai de nouvelles que de 7 élèves sur 23 ». La situation est encore pire pour Sarah, qui enseigne dans un quartier difficile près de Sarcelles (Val-d’Oise) : « Sur mes 150 élèves, il n’y a qu’une petite vingtaine qui rend les devoirs ». Un silence radio face auquel Elodie, professeur de lettres en collège, se sent impuissante : « À l’heure actuelle, je suis sans aucune nouvelle d’une douzaine d’élèves, pour la plupart déjà décrocheurs. C’est assez inquiétant parce qu’à distance, je ne peux rien faire », déplore-t-elle. « D’habitude, dans une classe, ce sont ceux qui font du bruit qui nous gênent. Là, ce sont ceux qu’on n’entend pas qui nous inquiètent », résume Laurence, professeur d’anglais en lycée professionnel.

« La majorité des élèves n’a pas d’ordinateur et travaille avec un smartphone »

Alors pour tenter de garder le lien avec ces élèves, les profs font feu de tout bois. Comme Xavier, enseignant de Segpa en ZEP : « J’appelle chaque famille, 3 à 5 fois par jour, pour expliquer les demandes et pour motiver les jeunes ». Idem pour Mélanie, professeur des écoles en REP : « J’ai réussi à contacter mes 24 élèves, par des biais différents. J’ai dû même appeler le voisin d’un de mes élèves ! », explique-t-elle.

Si certains enfants restent en dehors des radars, c’est parfois parce qu’ils n’ont pas d’ordinateur à la maison ou pas de connexion internet, comme l’observe Emmanuel, CPE dans un collège francilien en REP + (Réseau d’éducation prioritaire renforcé) : « Si notre ministre parle de 5 % d’élèves éloignés du numérique, ce chiffre monte à plus de 9 % pour notre établissement, soit 50 élèves. Et pour ceux ayant un accès à Internet, 34 % le font depuis un smartphone, 11 % utilisent l’ordinateur de leurs parents qui sont souvent en télétravail , et 21 % partagent un ordinateur avec plusieurs frères et sœurs, qui doivent également suivre leurs cours à distance ». Même constat pour Xavier : « La majorité des élèves n’a pas d’ordinateur et travaille avec un smartphone. Et dans certains cas, il n’y a qu’un seul smartphone pour toute la famille ». Difficile aussi de faire ses devoirs sans imprimante, souligne Laurence : « Les copains s’entraident beaucoup et prennent les documents en photo et les envoient aux autres. Et nous, profs, on reçoit des documents de tous formats, notamment les photos de copie prises sur le lit. Impossible de corriger ».

« Impossible pour eux d’envoyer un mail ou d’utiliser un traitement de texte »

Pour tenter de pallier cette difficulté, le personnel éducatif se met souvent en quatre. « Une distribution de tablettes va être effectuée. Entre-temps, nous imprimons l’ensemble des leçons et devoirs au collège pour les remettre aux familles à travers la grille », explique Emmanuel. Une démarche que fait aussi Monica, professeure des écoles en CM1 : « Je me rends une fois par semaine à l’école pour remettre un dossier papier à ces parents en prenant donc des risques pour ma santé ». « Après avoir recensé les élèves qui éprouvent des difficultés de connexion, je leur envoie les cours par courrier », indique de son côté Mathilde, conseillère principale d’éducation en lycée professionnel.

Mais la  fracture numérique ne se limite pas au manque de matériel informatique selon Tony, prof d’espagnol au collège : « On croit ces nouvelles générations hyperconnectées et débrouillardes, mais ce n’est pas le cas ! Les jeunes savent tout faire sur les réseaux, mais impossible pour eux d’envoyer un mail ou d’utiliser un traitement de texte… Mon retour de copies se résume à des photos mal cadrées et floues », constate-t-il.

« Chaque jour qui passe voit aussi son lot d’élèves qui jettent l’éponge »

Autre souci : certains élèves ont des difficultés à comprendre les attentes des profs, comme le constate Valérie, professeure d’arts plastiques : « La consigne n’est pas toujours comprise, certains ont besoin de plus d’explications. Donc, j’ai 30 mails par jour de questions pour réajuster mes attentes », indique-t-elle. « Je suis inondée de messages prouvant leurs difficultés à comprendre un exercice, aussi facile soit-il. Chaque jour qui passe voit son lot d’élèves qui jettent l’éponge, seuls devant ces travaux irréalisables à leurs yeux », témoigne aussi Laurence, prof d’anglais en lycée professionnel, qui a pourtant créé des groupes sur les réseaux sociaux pour fluidifier les échanges. Face à ces difficultés de communication, Christelle, prof de CP en REP, s’adapte : « Je fais attention à ne pas écrire des mails à rallonge, ne pas mettre trop de pièces jointes », indique-t-elle.

Seuls chez eux, les élèves ont aussi plus de mal à se motiver pour travailler : « Sur une classe de 30 élèves en lycée professionnel, seulement 14 élèves suivent la classe virtuelle et une dizaine fait les devoirs. Pourtant, la prof principale appelle toutes les semaines. Ils ont tous une tablette donnée par la région et tous de la connexion. C’est donc du décrochage scolaire », résume Christine.

« Ce confinement va creuser encore les inégalités »

Mais l’inquiétude des enseignants est encore plus vive lorsqu’ils pensent aux élèves en difficultés avant. « Oui, j’ai peur que certains de mes élèves décrochent… Ceux qui ont d’importantes difficultés scolaires, ceux qui souffrent d’addiction aux jeux vidéo, ceux qui ont besoin d’être encouragés et stimulés à longueur de journée… », confie Maya, en élémentaire à Bagnolet. Même avis chez Sandrine, enseignante dans une école élémentaire en REP : « Ce confinement va creuser encore les inégalités : les parents parlant et lisant déjà peu le français dans notre quartier ne vont pas pouvoir faire faire la lecture aux CP ni la grammaire aux CE1 », déplore-t-elle.

Pour limiter les dégâts, les profs ne sont pas avares d’initiatives. Anne, professeur de maths au collège, avait déjà travaillé sur la continuité pédagogique lors du passage d’Irma à Saint-Martin. Ce qui explique ses multiples propositions : « Je me suis acharnée à créer sur un blog un guide jour par jour, pour que mes classes ne décrochent pas, afin de proposer des fiches, des vidéos, des sites permettant une relative autonomie dans les apprentissages », décrit-elle. Même dynamisme chez Dan, prof de maths au collège : « Je construis des leçons en y incluant beaucoup de vidéos d’un prof de maths : Yvan Monka. Je leur envoie la correction de tous les exercices et je ne leur demande quasi aucun retour. Pas de lourdes évaluations à poster, juste un petit retour de temps en temps pour voir s’ils suivent ». Christine mise, elle, sur la visioconférence : « J’enseigne en première Stmg. Je fais des classes virtuelles sur presque toutes mes heures de cours habituelles ». Des initiatives que saluent les élèves et qui les rapprocheront peut-être de leurs enseignants, une fois le confinement terminé.

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